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La Carmagnole


Il est toujours des esprits forts qui se rengorgent de "je vous l'avais bien dit", de "tout l'annonçait", de "ça nous pendait au nez" à chaque fois qu'un événement d'importance secoue la nation. Ah, que de prophète d'après-coup ne découvre-t-on à ces occasions... Oui, c'est vrai, tout l'annonçait. On nous l'avait dit. Et pourtant, année après année, on s'était habitués, on s'était résignés, on avait fini par croire dans l'ordre naturel des choses. On avait presque accepté, matin après matin et soir après soir, de voir nos vies broyées, nos âmes souillées, nos corps flétris sous la férule implacable de la RATP et de la SNCF dans ces transports en commun de merde.

Et puis un jour, le 23 janvier 2015, la flamme de la révolte s'alluma. On ignore encore quel incident en fut le prétexte. Portillon mangeur de ticket ? Vol à la tire ? Vendeur de fruits et légumes qui s'immole par le feu ? Toujours est-il qu'en quelques heures, Paris se réveille et, renouant avec la tradition révolutionnaire, se peuple à nouveau de piques et de fourches ! " A Bastille, à Nation, à République !" s'écrie la foule écumant d'une haine contenue depuis si longtemps. La police, débordée, aveuglée par l'arrachement des caméras de vidéoprotection, ne peut s'interposer entre la populace vengeresse et les agents des transports publics qui n'ont pas la présence d'esprit de se défaire de leurs uniformes. Les malheureux sont battus, traînés, parfois subissent des attouchements contre-nature, tels blondasse à brushing sur la place Tahrir. Selon un usage que l'on croyait oublié depuis deux siècles, nombre de contrôleurs sont lanternés sans autre forme de procès, tandis que partout, on entonne "La Carmagnole", "Ça ira"... Les émeutes se poursuivent les jours suivants : les stations de métro sont éventrées, les autobus renversés, les abribi incendiés, les gares de Paris subissent plus de dégâts qu'en deux guerres mondiales, dans la salle d'échange de la station Auber, on érige un tribunal populaire. Tout ce qui rappelle l'ordre ancien des aristocrates du transport de voyageurs est systématiquement détruit par le peuple.

Le 18 enfin, le désordre culmine : dans l'Île-de-France livrée au chaos, et dont le gouvernement a, par atavisme, fui en direction de Bordeaux, un groupe de révolutionnaires descend sur Fontainebleau, investit les locaux du musée des prisons, et s'empare d'un terrible chargement : une des dernières guillotines de France ! Elle est ramenée en pièces détachées à Paris, et montée dans la nuit du 18 au 19 sur la place de la Concorde. L'expéditive justice du Comité de Salut Public va pouvoir être rendue. Toute la journée durant, guidés par Brandon Samson, bourreau officiel de la Nouvelle Commune de Paris, vont monter sur l'échafaud, et en redescendre tout raccourcis, quelques fonctionnaires de sinistre mémoire, dont les noms seuls font encore frémir d'indignation tous ceux qui furent les victimes de leurs méfaits.

Ainsi furent châtiés :
- Jean-Christophe Sanzarrêt, celui grâce à qui le train ne s'arrêtera pas à Neuilly-Plaisance et Bry-sur-Marne
- Paul Trincourt, dit "le gnome", inventeur des grotesques rogatons ferroviaires que l'on nous servait à chaque heure de pointe
- Mélanie Evin, qui nous assourdissait de ses conneries anti-tabac à chaque fois qu'on attendait l'annonce pour expliquer les retards de trains
- Patrick Aussi, celui par qui "aussi, l'usage des portillons élargis est réservé aux personnes en fauteuil roulant, ainsi qu'aux personnes munies de poussettes, ou de bagages"
- Auguste Caténaire, celui-là même de la rupture
Et quelques autres complices de moindre importance.

Comme disait Lamartine quand il avait un peu bu, il faut qu'un bien triomphe d'un mieux pour que le cours des choses, ceci-celà, l'histoire tout ça.
Tags: textes divers
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