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Un joli conte de Perrault

C'est depuis l'antiquité qu'on se préoccupe de construire des bibliothèques. La fonction première d'une bibliothèque est de conserver des livres. Ce sont des objets en papier, donc périssables, d'où la nécessité de les stocker dans des conditions favorables à leur pérennité. Il convient pour cela de les abriter de la lumière, des écarts de température, de l'humidité, de la sécheresse, des insectes, des rongeurs, et aussi des voleurs et des vandales. Les autres fonctions d'une bibliothèque (lecture, rangement efficace) sont importantes, mais doivent passer au second plan après les impératifs liés à la conservation des documents.

Il se trouve qu'en architecture, il y a des projets plus ou moins nobles. Évidemment, on prend ce qu'on vous donne, il y a tant d'architectes au chômage, mais certains projets sont plus prestigieux que d'autres. Si on vous confie une usine d'incinération, ou un lotissement pavillonnaire en Robien, ou une annexe technique à la succursale de la DDE, vous prenez, évidemment, mais vous préférerez toujours faire une église, une salle de concert, un musée, toutes ces constructions prestigieuses où vous pourrez laisser libre cours à votre talent d'architecte. Une bibliothèque, c'est l'un de ces ouvrages qui vous font une réputation. Déjà, un architecte qui voit passer un projet de bibliothèque municipale d'une sous-préfecture rurale, il commence à avoir la gaule.

Mais une bibliothèque nationale...

C'est le projet d'une vie. Celui qui fera entrer votre nom dans l'histoire de l'architecture. Surtout quand la nation qui construit ladite bibliothèque de flatte d'une culture millénaire, et d'un attachement particulier à la tradition écrite. On imagine qu'un Etat qui confierait un tel projet choisirait avec soin le meilleur projet, le plus abouti, le plus réfléchi, bref, la quintessence de ce que propose l'architecture du siècle. Et réciproquement, on imagine sans peine que l'architecte qui se verrait confier un tel honneur consacrerait sans hésiter toute son énergie, toute son astuce, tout son métier à concevoir et à réaliser un prodige de pierre propre à remplir d'orgueil le pays et à édifier les autres nations.

Nous, non. Nous, on a pris le projet le plus débile. Parce que chez nous, le pratique cède le pas au symbolique, et apparemment, Dominique Perrault, l'architecte, a réussi à vendre à Mitterrand qu'il y en avait plein, des symboliques, dans son truc.

Débile car, depuis l'antiquité, les architectes se sont penchés sur le problème particulier des bibliothèques, et il a rapidement fait consensus que la tour était une forme inadaptée. Car, puisque la bibliothèque idéale est une forteresse, conçue pour garder les précieux livres contre les attaques du monde extérieur, n'importe quel Vauban du dimanche concevra qu'une forteresse efficace est celle qui a la périphérie la plus réduite par rapport à sa surface, afin de minimiser l'étendue de la zone à défendre. Au contraire, une tour, c'est par définition largement exposé aux quatre vents. En outre, un plan étalé au sol permet, en cas d'incendie, d'espérer une circonscription des flammes à une partie du bâtiment. Dans une tour, si le premier étage se met à flamber, la chaleur montant, tout va brûler. Je rappelle que l'on parle là de trésors nationaux. Mais bon, on peut concevoir que, l'architecture étant un art du possible, des contraintes immobilières liées à la rareté du terrain à bâtir puissent conduire à ranger des livres dans une structure en hauteur.

Mais là, c'était pas le cas. L'emprise au sol de la BFM est gigantesque. En outre, l'architecte Dominique Perrault a construit, non pas une tour, mais quatre, quadruplant la surface exposée. De surcroît, par souci esthétique, la matière choisie pour constituer les parois de ces garde-livres est le verre. Or, il se trouve que le verre ne se caractérise pas par son opacité. Du coup il était vain d'attendre de la bibliothèque qu'elle protège les livres de la lumière, ou des variations de température (car si la lumière entre, elle finira bien par échauffer quelque chose à l'intérieur). En catastrophe, et sous les protestations des employés, l'architecte a rajouté des panneaux de bois très esthétiques et très inflammables pour doubler la paroi de verre, et au moins, tenir les rayonnages dans l'ombre. Pour la température, il a opté pour une solution simple et élégante : foutre la clim à fond !

A ceci s'ajoute le fait que, pour des raisons pratiques, un quidam vaguement au fait des contraintes d'une bibliothèque aurait naturellement l'idée de ramasser autant que faire se peut les livres dans un volume réduit, afin de minimiser les allers et venues des bibliothécaires, car dans ce genre d'établissement, les lecteurs n'ont pas accès aux zones de stockage, il y a un factotum qui va leur chercher leurs bouquins. Comment imaginer une disposition spatiale plus malcommode qu'éclater les collections entre quatre tours situées à cent mètres les unes des autres, séparées par un obstacle infranchissable (on y reviendra) et de les y placer en hauteur ? Là encore, le génie Perrault a une idée lumineuse : automatiser le système, avec des petites nacelles robotisées à la pointe de la technique moderne du XXe siècle des Etats-Unis. C'est bien sûr tombé en panne au bout de trois jours.

Les salles de consultation sont en sous-sol, afin de profiter de l'ombrage nécessaire à la lecture, ombrage accentué par un superbe jardin totalement indispensable situé au beau milieu du bâtiment, et qui a l'inconvénient de considérablement rallonger les trajets des bibliothécaires et des usagers. Car bien sûr, le jardin étant symbolique de je ne sais quelle entéléchie, il était inconcevable d'en faire un lieu de promenade. Il est fermé et il n'y a que le jardinier qui en profite.

Pour accéder à l'intérieur de la bibliothèque, on ne passe pas par les tours, ce serait trop simple. Il faut monter sur la terrasse qui surmonte les salles de lecture, puis emprunter l'une des deux entrées en plan incliné. Donc, on monte sur la bibliothèque, puis on descend à l'intérieur. La terrasse, il faut en parler, elle est entièrement recouverte d'un caillebotis en bois, symbolique sans doute d'une autre lubie qui sera passée par la tête de l'architecte. Or, ce bois, quand il est poli par le passage des passants et humidifié par le climat de l'Île-de-France (qui est fréquemment propice à l'humidification, mais ça, l'architecte ne pouvait pas le prévoir), il acquiert un pouvoir d'adhérence proche de la savonnette huilée sur une poêle en teflon. Doit-on ici signaler qu'en toute saison, l'effet Venturi aidant, il souffle sur l'esplanade des rafales à décorner les bœufs ? Et que l'architecte facétieux a disposé, sur trois côtés de son œuvre, des volées d'escaliers tout aussi symboliquement boisés que la terrasse, descendant directement sur la route ? Ah ah ah, rusé filou ! Du coup, il fallut, là aussi, rajouter une rustine, à savoir des zones antidérapantes formant chemins.

La catastrophe est si flagrante que le Sénat s'en est ému. Mon ami Emmanuel le Roy Ladurie a même estimé, dans sa mission d'information, que "la complexité du bâtiment rend son usage difficile". Mais point positif, tout ça ne revient pas si cher, puisque la BNF ne coûte chaque année au Ministère de la Culture, que l'équivalent de cinq fois les subventions accordées au modeste musée du Louvre.

Petit tour d'horizon photographique de ce désastre architectural.


Dès les abords du truc, ça sent le professionnalisme.


L'entrée est bien fléchée. Faut dire que
sans ça, on risque pas de la trouver



Une des entrées est en travaux, apparemment
parce que le caillebottis n'a pas supporté le
piétinement des visiteurs (on a découvert pour
l'occasion que le bois était un matériau tendre
peu fait pour paver les chaussées)



Le fameux escalier Potemkine, qui a fait surnommer
le lieu "l'esplanade des invalides". On peut supposer
que sur les plaquettes du projet, c'était vendu comme
un "espace de vie et de convivialité ouvert au
métissage divers et culturel avec des jeunes qui
jouillent du djembé sous le regard attendri d'un
couple de petits vieux du quartier". En fait, le
quartier qui s'est construit autour désert, c'est
que des bureaux de SSII.



Ranger des livres dans des tours, en
voilà une idée qu'elle est bonne !



Observez un bel exemple de ratage architectural. D'interminables
façades de verre hermétiques, hostiles à l'homme, et derrière, RIEN.
Les deux premiers niveaux de chaque tour sont vides. VIDES DE RIEN.
Ça c'est de l'optimisation. Je faisais mieux quand je gribouillais
des donjons pleins de "salles des gardes" sur mes cahiers de collégien.



La fameuse forêt intérieure, qui sert
à rien sinon à faire chier le monde. Et
vu le peu de lumière que reçoivent ces
pauvres arbres, je doute qu'ils poussent
à leur aise et je plains le jardinier.

En tout cas, rassurez-vous sur le sort de Dominique Perrault, puisque le ratage de son projet-phare n'a pas eu trop d'incidence sur sa carrière. Il a depuis réalisé un complexe sportif à Berlin, l'hôtel de ville d'Innsbruck, un théâtre No au Japon, une université en Corée, la Cour de Justice européenne à Luxembourg... et a reçu toutes sortes de prix prestigieux. C'est qu'on est en France, où le moindre échec est impitoyablement sanctionné si on fait partie des petites gens, mais impitoyablement et pardonné si on est copain avec les bonnes personnes.
Tags: bfg-9000
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