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Le conte des trois petits talibans



trois talibans


Il était une fois dans un joli pays pas si joli que ça en fait, et qui s'appelait l'Afghanistan, trois petits talibans. L'un s'appelait Ahmed, l'autre s'appelait Ali, le troisième s'appelait Usama. Ils n'étaient pas très instruits, ni très intelligents, mais ce n'était pas indispensable pour être taliban. En revanche, ils étaient très pieux et très obéissants, c'est pourquoi leur mollah leur confia une tâche de confiance : garder l'entrée de la vallée de la Panchourka.

C'était une tâche de confiance, mais ce n'était pas très difficile. Parce que la vallée de la Panchourka était déserte, aride et inhabitable, même selon les critères afghans. Rien n'y avait jamais poussé, ni blé, ni orge, ni pavot, pas même d'herbe pour les chameaux, elle était déserte, et ne menait qu'à un cul-de-sac. Ahmed, Ali et Usama accomplissaient néanmoins leur tâche avec sérieux, et de fait, nul infidèle ne s'était infiltré dans les parages depuis leur arrivée. Ni d'ailleurs aucun musulman. Hormis les aigles et les lapins, et le ravitaillement une fois par semaine, ils étaient seuls au monde dans la vallée de la Panchourka.

Alors au bout d'un moment, c'est pas qu'ils espérassent y trouver quoi que ce fut d'intéressant, mais l'ennui était tel qu'Ahmed, Ali et Usama se résolurent à explorer la vallée. Ils marchèrent sur le versant ombragé, en haut des éboulis, afin de trouver l'abri des rochers en cas de rencontre avec un ennemi. Ils progressèrent du mieux qu'ils le purent sur ce terrain parfaitement carrossable selon les critères afghans, c'est à dire complètement casse-gueule selon les critères bouquetins, jusqu'à ce que l'oeil d'Ali, qui avait la meilleure vue des trois, fut attiré par une pierre d'une forme étrange qui dépassait de la falaise, de l'autre côté de la vallée. Ils s'approchèrent, car ils n'avaient rien de mieux à faire.

Les siècles, les éboulis et le climat avaient accompli leur oeuvre, mais l'entrée d'une grotte ouvragée était encore visible. Des motifs inconnus d'eux ornaient le porche taillé à même la roche. Ils pénétrèrent avec prudence dans l'étroit boyau, qui montait en pente douce. A la lueur de leurs torches, ils découvrirent avec horreur des bas-reliefs lascifs de femelles impudiques se tortillant, dansant entourées de flammes. Ils débouchèrent dans une petite salle dont le sol n'avait été foulé par un pied humain depuis des éons insondables, une salle décorée de même que le couloir, avec en outre quatre statues en ronde-bosse dans le même goût, et un autel de rectangulaire de pierre blanche, couvert d'une écriture inconnue. Ou du moins, qui leur sembla inconnue, car aucun des trois talibans ne savait lire. Aucun n'avait non plus la moindre notion de religion hindoue, sans quoi ils auraient reconnu qu'ils étaient dans un temple dédié à Parvati, que sans doute quelque peuplade avait creusé là avant de disparaître du souvenir des hommes.

" Quels sont ces horreurs ? S'insurgea Ali.
- Je l'ignore, mon frère, répondit Usama.
- Ce sont des diableries, sans doute, dit alors Ahmed.
- Oui, des diableries, reprit Ali. Des impiétés jetées à la face de notre seigneur le prophète Muhammad, béni soit son nom.
- Allah akbar ! Lança Usama.
- Allah akbar, approuva Ali. Ces abominations sont une insulte au Saint Coran ! Nous devons les détruire.
- Bien parlé, Ali, reprit Ahmed.
- Ne devrait-on pas en parler au mollah d'abord ? Demanda Usama.
- Le mollah sera d'accord avec moi. Il risque même de nous tancer vertement pour avoir laisser souiller la sainte terre de l'Islam quelques jours de plus. Non, il faut le faire maintenant.
- Oui, faisons-le maintenant. "

Et nos trois petits talibans se mirent à la tâche sur le champ. Ils avaient sur eux des explosifs, sans quoi ils n'eussent pas été des talibans dignes de ce nom, et les déposèrent aux quatre coins de ce lieu de perdition. Ils mirent le feu aux mèches, et coururent se réfugier à l'extérieur. Le temple de Parvati explosa alors, la caverne s'effondra, et nos talibans s'exclamèrent, joyeux, " Allah akbar ! ". Puis, heureux d'avoir remporté une victoire sur l'impiété, ils retournèrent à leur camp.

Le lendemain, l'âme toujours autant taraudée par l'ennui, ils se remirent en route pour explorer plus avant la vallée de la Panchourka. Ils progressèrent plus rapidement, dépassèrent la caverne qu'ils avaient fait sauter la veille (en la saluant d'un vibrant "Allah akbar") et continuèrent le long des rochers. Jusqu'au moment où Usama, qui avait l'ouie la plus fine, entendit un sifflement bien inhabituel émanant de la roche, dix mètres au-dessus d'eux. Ils s'approchèrent, car ils n'avaient rien de mieux à faire, et découvrirent une fissure dans la roche dans laquelle un vent furieux s'engouffrait, une fissure à peine assez large pour qu'un homme adulte puisse s'y glisser en biais. Leurs sacs sur la tête, ils s'y engagèrent, et découvrirent un peu plus loin un trou dans la roche, à la hauteur des genoux. Intrigués, nos trois talibans se faufilèrent à l'intérieur, et allumèrent leurs torches.

C'était une caverne circulaire d'un diamètre de cinq pas, haute de dix, creusée à même la falaise. Le plafond et les murs étaient ornés d'une mosaïque représentant divers personnages humains ou animaux rendant hommage à une hideuse créature, dont le corps était celui d'un homme gras, et la tête celle d'un éléphant. Cette même monstruosité était figurée en statue au milieu de la pièce, juchée sur une colonnette.

Sans avoir besoin de se concerter, nos braves talibans surent tout de suite ce qu'ils avaient à faire. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, ils
sortirent les explosifs et les mèches, dynamitèrent ce qui avait été un temple de Ganesh, et une fois que la montagne eut tremblé, retournèrent satisfaits à leur campement.

Le lendemain matin, c'est sans surprise que nous retrouvons Ali, Ahmed et Usama sur la route. Dépassant le temple de Parvati et celui de Ganesh, ils progressèrent de plus en plus difficilement, jusqu'à ce qu'ils fussent obligés de s'aggriper à la paroi tels d'improbables alpinistes. Mais rien n'arrête un guerrier de la Vraie Foi ! Soudain, Ahmed, qui n'avait pas les doigts particulièrement sensibles mais qui avait grand soif, s'aperçut que la roche sous sa main était humide. Par la barbe du Prophète, il y avait de l'eau pas loin ! Elle suintait d'une sorte de promontoire rocheux juste au-dessus d'eux, et avait entrainé la prolifération de mousses et de lichens. Ils s'y rendirent car ils n'avaient rien de mieux à faire, et qu'on résiste difficilement à l'attraît de l'eau fraîche dans ce genre de circonstances.

La corniche abritait en fait un trésor, invisible depuis le fond de la vallée : une mare alimentée par un filet d'eau large comme un doigt, et qui avait donné la vie à des herbes grasses, des larves de moustiques, quelques têtards, divers insectes. Après avoir rempli leurs panses et leurs gourdes, ils rendirent grâce à Allah, créateur de toute chose, pour cette improbable découverte, puis s'intéressèrent à l'entrée d'un temple qui occupait le fond de la corniche.

L'intérieur était large, et sobrement illustré de piles de crânes et d'ossements creusés dans la roche. Il y avait aussi la statue la plus répugnante qu'ils aient jamais vue : celle d'une femme piétinant des cadavres, tenant dans une main une tête coupée et dans l'autre une faucille. Elle n'était vêtue que d'un collier d'ossements, et de son visage boursouflé de haine, on ne retenait que les crocs qui dépassaient de sa bouche grande ouverte et sa longue langue avide de sang. Elle était, en outre, plus grande qu'un homme. Auraient-ils été plus ouverts sur le monde que nos talibans auraient estimé (à juste titre) pouvoir tirer quelques centaines de millers de dollars de cette antiquité qui aurait fait l'orgueil de n'importe quel musée d'art asiatique, toutefois, leur fureur était si grande de voir étalé un tel blasphème à la face d'Allah le Miséricordieux que ça ne leur vint même pas à l'esprit. Avec dégoût, Ali prit un bâton de dynamite et le déposa aux pieds de l'idole.

Il y eut un crissement.

A la fin de la semaine, le ravitaillement vint, mais ne trouva ni Ali, ni Ahmed, ni Usama. On fit de brèves recherches, mais sans succès. On supposa alors qu'ils avaient déserté. On oublia les trois petits talibans. Trois autres guerriers vinrent les remplacer dans la vallée de la Panchourka. Comme ils n'étaient pas très imaginatifs, car cette qualité n'est en rien utile à un taliban, il ne leur vint jamais l'idée d'explorer la vallée.

Du reste, elle leur faisait peur, la vallée de la Panchourka. Sûrement parce que certaines nuits, quand le vent venait du nord, celui qui était de garde, en tendant l'oreille, pouvait entendre le tintement aîgrelet des cimbales, le martèlement des pieds foulant les cadavres et le rire dément d'une déité vieille comme le temps.

Et parfois même, l'homme de garde entendait les hurlements d'agonie de trois voix distinctes, mêlées de suppliques sans réponse à Allah le Miséricordieux.
Tags: textes divers
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