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Un grand coup dans les bourses


C'est l'alute finaaaaaaleuuuu...

A Paris, dans le IIIe arrondissement, on peut visiter la place dite "de la bourse", desservie par le métro "Bourse", sur laquelle trône "la bourse", le palais Brogniart. Et sur la place de la bourse, quand elle n'est pas occupée par la brocante, on voit parfois s'agiter toutes sortes d'énergumènes anticapitalistes primaires beuglant des slogans chéguévaresques en brandissant des pancartes évoquant les mânes de Lénine et Mao, quand ce n'est pas José Bové. Et nos valeureux chevaliers du gauchisme de revendiquer la retraite à 35 heures et le congé paternel pour les transsexuels sans-papiers à la face des agents de change bourrés de fric, ces salauds de golden boys qui, du haut des fenêtres du Palais, tremblent et se terrent. Ah, ils font moins les malins, dans leur forteresse aux colonnes de marbre ! Le peuple gronde, le peuple hurle, frémissez, profiteurs, le grand soir a sonné ! Sortirez-vous enfin de votre tanière dorée, spéculateurs blafards aux teints bistres, aux nez crochus et aux oreilles décollées ?


L'ennemi, c'est lui, c'est le juif (bon, là il est sorti mais
je veux bien lui laisser un message pour quand il rentrera)

Ben, c'est peu probable, vu que le palais Brogniart est vide. Depuis quinze ans.

Enfin, pas vraiment vide, il est géré par une obscure entreprise lyonnaise du nom de GL Events, qui y a installé un "accélérateur de startups" qui sera le creuset de "nouvelles formes entrepreneuriales" dans le respect de l'efficacité énergétique solidaire et durable (avec un fast food bio). Ça ressemble assez à du vent, pour ce que j'en dis...

Quoi, on ne bourse plus, à la bourse ? Eh bien non, et voici comment on en est arrivé là.


Woowoo...

Donc, naguère, jadis, les croisades étaient à peine terminées, bref, dans les années 80, un dénommé Pérouse émit un gros caca le matin, et un rapport l'après-midi, préconisant la dématérialisation des titres. Avant, les actions, c'étaient des vrais papiers, en papier quoi, avec un filigrane, des coupons à découper, tout ça. Machin Pérouse fait donc son rapport, et la machine technocratique française se met aussitôt en marche, pour, en 86, aboutir à l'informatisation de la bourse de Paris. A partir de ce jour, les actions ne furent plus des papiers, mais des lignes informatiques dans une base de donnée. A cette époque subsistaient encore des bourses provinciales. Elles ne furent pas longues à disparaître : elles fermèrent en 1991. Il était en effet "nécessaire" de rationaliser blabla transactions machin-bidule. Bref... Lyon, Lille, Marseille, Nancy, Bordeaux et Nantes, où se négociaient encore des titres locaux, fermèrent leurs portes, histoire d'apporter leur volume de transaction au système tout nouveau de Cotation Assistée en Continu (CAC) de la bourse de Paris.

Du coup, notre boubourse nationale était la plus mieux moderne du monde que les Américains nous envient. C'est vers ces années là qu'apparaît Jean-François Théodore. Parcours ordinaire du modeste fils d'un vannier en bagasse de coprah et d'une lavandière-écrouisseuse pour les troupes de marine[citation needed], il fait Sciences-Po, l'ENA et la Direction du Trésor. Après avoir pas mal écumé le milieu interlope des conseils d'administration boursicoles, en 90, il se retrouve à la tête de Parisbourse SA, qui comme son nom l'indique, gère la bourse de Paris. Dix ans plus tard, il la détruit. Je veux dire par là qu'il la "fusionne" avec deux autres bourses européennes dans l'élan européiste d'un grand projet européen de l'Europe de demain. Le truc s'appelle Euronext, et regroupe donc trois vieilles bourses : Amsterdam, Bruxelles et Paris. "Trois bourses, c'est une de trop", dit le vieil adage, pourtant, la logique industrielle derrière cette fusion est imparable : il s'agissait de rationaliser blablabla transactions truc-chouette.

20130710_bourse4
Surnommé "Teddy Bear", élu "mister ours"
trois années de suites [citation needed]

La fusion, dans la pratique, se fait sur le mode gagnant-gagnant. Euronext devient une société de droit néerlandais ayant son siège à Amsterdam, ça, c'est ce que récupèrent les nolandais. Les belges perdent leur bourse, à proprement parler, mais récupèrent un lot de consolation : la SICOVAM, c'est à dire le règlement-livraison. Gnêh ?

Vous vous souvenez que les titres sont dématérialisés ? Que c'est des lignes dans une base de données ? Depuis 86 ? Oui, mais une ligne, y'a rien de plus facile que de la dupliquer, ou la faire disparaître. Souvent même par erreur (ce qui arrive rarement quand il faut lancer une rotative). Et quand tout ça se trimbale sur des lignes transpac à la con entre des banques de merde aux systèmes informatiques vétustes et incompatibles, ben, c'est carrément le merdier sans nom. Or à la bourse, il s'échange à chaque seconde des milliers de titres, des millions de sous. Et il faut que pas un titre ne se perde, ni ne se crée. Si le matin, le capital de la société Saint Gobain était représenté par 552 757 854 actions, le soir, on doit retrouver dans les ordinateurs 552 757 854 actions, et pas 552 757 837 ou 552 757 889. Pour tout centraliser, on a donc créé un métier qui s'appelle le règlement-livraison, qui contrôle que chaque achat correspond à une vente. En France, c'est la SICOVAM qui faisait ça.

Bon, ben pour consoler les belges, on leur a donné la SICOVAM, qui est devenu Euroclear (on connaît mieux son concurrent Clearstream, et ses ennuis avec la justice et Denis Robert).

Donc, vous voyez, c'est donnant-donnant. Les transactions aux Néerlandais, le règlement-livraison aux Belges. Tout le monde est content.

Eh ?

Quoi les Français ?

Ah oui, nous, on a eu le gros morceau. Tenez-vous bien (tenez-vous mieux) : puisqu'on apportait, et de loin, la plus grosse part du deal, on a réussi de haute lutte à arracher la plus belle part ! Devinez qui a dirigé Euronext ? Hein ? Hein ?


Et qui c'est qui gn'est content ?

Mais oui, c'est Jean-François Théodore ! Quand même, on a du bol... Oui, c'est vrai, les bénéfices de l'activité de place, le savoir-faire, les emplois, les impôts, tout ça s'est barré sous des cieux fiscalement plus clément, mais grâce à la solidarité sans faille entre anciens de Sciences-Po, Jeff a pu se faire une carrière de rêve à la tête de la première compagnie boursière d'Europe ! Ritti !

Et puis, Euronext est partie à la conquête du monde. On a commencé par la colossale bourse de Lisbonne. Puis, on a essayé de manger la bourse allemande. Et là, bizarrement, les schleus n'ont pas bien vu l'intérêt de se faire gober par d'obscurs franco-belgo-néerlandais. Du coup, Euronext s'est "allié entre égaux" avec son puissant concurrent d'outre-Atlantique, le NYSE. Yes, the New York Stock Exchange ! Celui de Michael Douglas avec ses bretelles. Une fusion entre égaux, sachant que les actionnaires du NYSE vont se partager 59% de l'entité nouvellement créée, et ceux d'Euronext 41%, ça fait des égaux bizarres. Le siège social est, évidemment, à Paris dans le Delaware... En tout cas, ça fait sens, industriellement parlant, car la mutualisation des moyens permettra blablabla transactions pouêt-pouêt.

Bon, NYSE-Euronext décide de re-tenter le coup avec les boches. Re-raté. C'est dommage, car ça aurait permis de rationnaliser trucmuche transactions blêblêblê... Du coup, le premier numéro uno world leader en chef dans le monde des boubourses, qui est Français cocorico (un peu), va faire l'objet d'un rachat par un nouveau venu, ICE, une obscure compagnie de bourse Américaine (du Delaware), qui est désireuse de rationnaliser chtik paf tigiligiling des transactions reuhreuhreuhpêtpêt.


Tout le conseil d'administration d'ICE
annonçant le rachat d'Euronextnyseliffemachin.

En fait ICE, c'est un spécialiste des produits dérivés. Les contrats à terme, les options, les options sur contrats, les futures sur options sur contrat de spread de taux, les trucs de ce genre. Personne ne comprend plus à quoi ça correspond au juste dans la vraie vie, mais tant que ça peut se trader... ICE est une société basée à Atlanta dans le Delaware (cherchez pas à comprendre) créée en 2000 par un gugusse à grosse couilles et petits scrupules. Et ce qui l'intéresse dans NYSE Euronext, c'est pas les actions du NYSE ou d'Euronext, c'est les produits dérivés échangés sur le Liffe, le marché boursier britannique incidemment détenu par Nyse Euronext.

Du coup, vous savez quoi ? ICE veut REVENDRE EURONEXT sitôt acheté, parce que pour eux, c'est un boulet, ça ne les intéresse pas de coter du Vivendi ou du Total.

Ben, ils veulent pas mutualiser des cotations de transactions, ICE ? Non, ils n'en ont zob à foutre, ICE, des actions et des obligations. Ce qui s'est passé, c'est que les particuliers ne financent plus directement l'économie, les banques considèrent que ce n'est pas leur métier, les institutionnels sont trop endettés pour intervenir, et du coup, comme personne n'a d'argent à y mettre, coter des actions n'est plus très pertinent. Les volumes échangés baissent depuis des années, la bourse de Paris est morte. Le marché est de plus en plus réduit, et de plus en plus entre les mains de traders haute-fréquence qui manipulent les cours des titres parce que ce sont les sous-jacents des options sur lesquelles ils font leur profit. Parce que l'essentiel des volumes de transactions, aujourd'hui, ne se font pas à la bourse, qui est une relique du passé, mais sur des places financières virtualisées, qui tournent en 24/7/365, où des ordinateurs achètent à d'autres ordinateurs des quantités absurdes de titres sans objet pour des montants astronomiques. ICE fait son beurre en prélevant une commission micropoildecutesque sur chacune de ces transactions, ils n'ont que faire de la veuve de Carpentras qui veut vendre les 150 actions de la régie Renault héritées de Papy Raymond.


Trading haute fréquence sur le Carpentras
Baguette Mercantile Exchange

Alors le plan, avec l'accord des autorités de tutelle ravies de récupérer une place européenne, c'est donc que ICE va coter la société Euronext sur Euronext (oui, c'est rigolo), histoire de s'en débarrasser. Et après ? Ben, ça ferait sens de démanteler Euronext, vu que fondamentalement, qu'est-ce qu'on s'en fout d'acheter des belgeries ou des portugalités à l'heure de la mondialisation ? Moi ce qui m'intéresse, c'est du chinois, de l'indien, du coréen, je veux bien mettre du fric dans Gazprom, pas dans Grössebankke Rotterdams NV, j'en ai rien à foutre.

Et puis peut-être qu'on finira par revoir les banques régionales.

Ce qui m'arrangerait vu que j'ai encore trois uchaux des moulins de Bazacle à fourguer depuis la fermeture de Toulouse en 67.


Goodbayé !

PS : Jean-François Théodore a pris sa retraite en 2009. Selon toute vraisemblance, loin de ce pays de cons. Bonne retraite, Teddy !




J'aime bien le slogan de Canon.
Particulièrement approprié.
Tags: belles histoires
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