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Un petit village tranquille

Ce matin là, quand les quatre hommes de l’ouest firent leur apparition au village, ils ne hurlèrent pas les noms furieux de leurs dieux barbares, ils ne brandirent pas leurs haches de bataille ébréchées, ils ne fondirent pas sur les paysans apeurés pour couper quelques têtes ni ne mirent le feux aux granges. Ils se contentèrent d’arriver, sûrs de leur force, chevauchant leurs bêtes épaisses et fourbues. Aucun n’arborait l’écu d’un seigneur ni d’un chevalier, ils n’avaient que faire d’oriflammes et de cimiers, leur seule noblesse était celle que conférait, en ces temps troublés, le fait d’avoir maint coups pris et donnés.
Il vint à leur rencontre un homme âgé, qui sans doute n’accordait plus trop de valeur à sa vie. C’était le chef du village. Il était courageux, néanmoins il n’était pas suicidaire, les mains jointes devant lui, la tête légèrement penchée, un sourire figé sur sa figure, il s’adressa à celui des cavaliers qui marchait en premier.
« Bienvenue à Combeval, mes seigneurs. Notre modeste village peut-il vous être utile en quelque chose ?
- Nous sommes las. As-tu à boire et à manger ?
- Mais bien sûr. Je vous en prie, nobles sires, entrez dans ma demeure. Mon fils s’occupera de vos chevaux tandis que vous vous restaurerez. »
Sans rien dire, ils opinèrent. Nul besoin de menacer quand on montre une force écrasante. Les hommes de Combeval n’étaient ni très vigoureux, ni particulièrement portés sur l’art de la guerre. Il n’y avait dans toute la contrée pas une arme vaillante, pas une tour ayant une quelconque valeur militaire, et si les anciens se souvenaient d’avoir jadis payé tribut à un obscur marquis, il y avait bien longtemps que le nobliau, ses chevaliers et ses gens d’armes avaient déserté leur castel ravagé par les flammes et les épées barbares. Combeval ne comptait, pour sa défense, que sur son isolement et sa pauvreté.
Le vieux avait une vieille, qui avait sans doute eu quelque grâce jadis. Les hommes du nord burent et puis pissèrent, ils mangèrent, et ils re-burent. La pauvre bière du vieil homme, production locale, n’était toutefois pas de nature à les enivrer beaucoup.
« Et sinon, quel bon vent vous amène dans nos montagnes ? Nous avons rarement de la visite.
- Réjouissez-vous, manants, nous avons chevauché jusqu’ici afin de vous débarrasser de l’horrible monstre qui vous terrorise.
- Quel monstre ?
- Eh bien, le dragon. Vous avez bien un dragon dans le coin, non ?
- Euh... c’est ce que prétendent certains, mais moi, je ne l’ai jamais vu.
- Ah bon ?
- Je suis désolé. J’aimerais pouvoir vous aider.
- C’est un homme de ce village que j’ai rencontré au loin qui m’a parlé d’un dragon. Un vieux dragon qui règnerait sur la contrée depuis son antre creusé dans la montagne, et dormant sur un trésor d’or et d’argent gros comme une petite colline.
- C’est la première fois que j’entends parler de cette histoire de trésor gros comme une colline. Vous êtes sûr de ne pas avoir été le jouet d’une plaisanterie ? »
L’homme de l’ouest se renfrogna.
« Tu oses me traiter de naïf ? Non, l’homme qui m’a parlé, il ne pouvait pas me mentir, je m’en suis assuré.
- Alors il était mieux informé que moi.
- Dans ce cas, je vais demander à tes compatriotes s’ils sont plus au courant. Venez, mes chiens de guerre ! »
Les quatre hommes se levèrent et sortirent de la hutte du chef, bousculant l’édile qui laissa échapper des signes d’affolement. Il tenta vainement de dissuader les quatre hommes.
« Ils n’en savent pas plus que moi, vous savez, je suis le chef du village !
- C’est ce qu’on verra. Toi, va par là, et vous deux par là ! Ne laissez aucune maison inexplorée. Et ramenez les femmes jeunes que vous trouverez, comme ça si on ne trouve pas ce dragon, on ne sera pas venus pour rien ! Ah ah !
- Pitié, noble sire, nous sommes de pauvres gens sans malice, nous n’avons rien ici que nos mains pour travailler et la vertu de nos filles !
- Silence, vieillard ! »
Il le repoussa rudement dans l’ornière, puis se rua sur lui, le prit au collet et le souleva sans peine.
« Ma patience est à bout ! Dis ce que tu sais sur ce dragon, ou je te tue à coups de poing !
- Hélas, messire, je vais donc mourir, car je ne sais rien... Argh...
- Tiens, tu ne l’as pas volée ! Parle, paysan !
- Je n’ai rien à... Argh... Pitié...
- Pitié pour mon mari, messire, implora alors la vieille en se jetant aux pieds du chef barbare.
- Et toi, vas-tu parler ?
- Mon mari a cru bien faire, car nous craignons fort ce dragon, mais il ne vaut pas qu’on perde la vie à le dissimuler, je vais vous parler.
- A la bonne heure.
- Voyez cette cime rocheuse, juste au sud du village, qui forme comme un triangle blanc. Juste à sa base est une forêt sombre de pins. A la lisière de ce bois se trouvent une série de cavernes, c’est dans l’une d’entre elles qu’il vous faudra chercher pour trouver le dragon. Nous ignorons exactement laquelle, mais cela ne devrait pas vous être trop difficile à trouver, quelques jours, quelques semaines, tout au plus.
- Quoi ? Tu ne sais pas laquelle est la bonne ?
- Vous pensez bien que de pauvres paysans comme nous n’ont guère le courage de s’approcher de l’antre d’un dragon. Mais j’y songe, il y a peut-être quelqu’un...
- Oui ?
- Non, je confonds.
- Ah, mais parle ! Veux-tu donc que je te rosse comme ton mari ?
- Ah, non, je vais vous dire... Il y a une guérisseuse, une elfe, qui vit seule de l’autre côté du val, à quelques heures de cheval en amont. Je crois qu’elle a approché le dragon une ou deux fois. On dit, mais ce n’est qu’une rumeur hein, on dit qu’elle serait plus ou moins intime avec cette bête. Si ça se fait, elle saurait vous renseigner sur l’antre, son entrée précise, les pièges, les faiblesses du dragon, peut-être !
- Eh bien voilà qui me plait davantage. »
L’homme de l’ouest se retourna Ses hommes avaient bien trouvé quelques jeunes femmes, mais aucune n’était particulièrement en beauté. Il faut dire que la récolte avait été mauvaise, et les maladies nombreuses.
« Elle ressemble à quoi cette guérisseuse elfe, au fait ?
- C’est la plus noble et la plus belle créature que l’on ai jamais vu dans notre pauvre contrée, messire.
- Excellent. Allons sur le champ lui chanter le mai. »

Ne jugez point trop sévèrement ces guerriers. Ce n’étaient pas les plus mauvais des hommes. En cette époque barbare, il y avait bien pire. La preuve en est qu’ils remontèrent en selle et laissèrent le village derrière eux sans plus de cérémonie, au grand soulagement de ses habitants. Il y avait là Norseman, qu’on appelait le père, qui avait pris la tête de l’escouade. Il y avait aussi son fils qui portait le même nom, Thorston, un cousin, et Sven, qui ne leur était pas apparenté. Ils étaient nés dans un pays glacé, au bord de la mer, loin, bien loin vers le couchant. S’ils avaient pris la mer pour sillonner les contrées orientales l’épée à la main, ce n’était pas par amour du pillage et du massacre, mais poussés par une misère encore plus grande que celle qu’ils avaient vue à Combeval. Au début, ils avaient été une cinquantaine et rempli deux navires. Le dieu de la guerre leur avait souri, et contre la vie de quelques compagnons imprudents ou maladroits, ils avaient troqué des muscles vigoureux, de solides armures et des armes bien forgées. Ils s’étaient alors divisés, un bateau redescendant le fleuve vers l’ouest, chargé de butin, un autre remontant toujours vers l’est. Après une embuscade et une rude bagarre, ils s’étaient retrouvés à sept. Un autre était mort de maladie, un autre avait chuté dans un ravin un soir qu’il était saoul, et leur chef Karl avait rejoint les dieux en luttant avec fierté contre un parti de gobelours. Norseman le père avait pris sa suite, donc, depuis trois mois. C’était difficile de prendre la suite de Karl, qui avait été un grand chef. Devant ses guerriers, il ne pouvait faire autrement que de se montrer rude avec les hommes comme avec les femmes, comment l’aurait-on considéré sinon ? Il n’avait pourtant aucun goût pour ces brutalités, il aurait donné cher pour retourner dans son village lointain, troquer l’épée contre le soc et passer le reste de son temps à cultiver sa terre. Norseman le fils devait se montrer digne de son père, lui faire honneur et ne montrer aucune faiblesse, voici pourquoi il faisait preuve à l’occasion d’une sauvagerie qu’il ne se serait jamais permise au pays. Thorston et Sven agissaient de même pour des raisons similaires. Ce n’étaient donc pas de mauvais bougres, c’étaient de mauvais temps.

Le soir tombait lorsqu’ils arrivèrent. Ils trouvèrent aisément la cabane de l’elfe. Ce n’était pas une cabane en fait, plutôt une maison, de belles planches bien robustes, peinte de l’année, des volets en parfait état, un toit de chaume bien jaune, une cheminée qui fumait doucement, un petit potager où poussaient divers légumes, parmi lesquels les plus énormes concombres que nos barbares eussent jamais vus. Sans doute était-ce la plus jolie demeure de la région. Penchée sur ses cultures, ses jupes relevées jusqu’aux genoux, elle ôtait ses mauvaises herbes à l’aide d’une serpette, et les collectait dans un petit panier d’osier, sans doute pour les composter. La vieille n’avait pas menti, c’était la plus belle créature qu’il se puisse concevoir. Les hommes de l’ouest avaient rarement vu des femmes elfes, toutes étaient très belles, mais celle-ci les dépassait toutes par ses charmes. Sous son chapeau de paille, l’or de ses cheveux se teintait de pourpre dans la lumière mourante du jour, contrastant de façon frappante avec sa peau si lisse qu’on aurait cru voir une statue d’ivoire. Elle chantait en outre d’une voix qui aurait pu inspirer des sagas, jeter des flottes entières contre les récifs, courir les héros aux quatre mondes. Sans doute que si chacun d’eux avait été seul, ils auraient abandonné sur le champ leurs funestes projets et, soucieux de ne la point souiller de leur présence grossière, laissé à son jardinage le délicieux trésor du vallon.
Les cavaliers avancèrent lentement dans la clairière, séparés en deux groupes. Ils encerclaient, de fait, la jeune fille. Ils crurent d’abord qu’elle ne les avaient pas vus venir, mais elle leur jeta bientôt un regard vert amande, assorti d’un timide sourire à dégeler un fjord, avant de retourner à son travail. Ordinairement, les femmes prises dans ce genre de situation ont le bon sens de s’enfuir. D’autres se figent sur place, incrédules. Quelques-unes s’effondrent en sanglot en implorant pitié. A plusieurs reprises, la fille leur avait demandé de l’argent. Il paraît, mais nos quatre gaillards n’en avaient assisté au phénomène, que certaines tombent sur place, inconscientes. Mais c’était bien la première fois qu’on les accueillait avec tant d’indifférence.
Ils démontèrent et entourèrent la jardinière qui, pas plus effrayée que ça, leur dit :
« Bonjour. Vous désirez ?
- C’est toi qu’on veut. Pour commencer. »
Elle observa les quatre hommes, sans se départir d’une certaine légèreté.
« Ah, je vois. Mais vous mangerez bien un petit quelque chose avant qu’on s’y mette ? »
Sans attendre la réponse, elle retourna à la maison, agita longuement ses petits pieds couverts de terre dans une bassine d’eau et rentra chez elle. Ils la suivirent. C’était un petit logis tout à fait charmant et confortable. Tout était bien rangé, propre, exempt de poussière et arrangé avec goût. Naguère, bien des maisons de la région avaient ressemblé à ce petit paradis des arts ménagers, mais toutes sortes de calamités s’étaient abattues sur la contrée, et partout ailleurs qu’ici, le souvenir s’en était perdu. Un ragoût bloblotait dans une marmite. L’elfe avait une collection de marmites accrochées à côté de la grande cheminée, toutes de la même forme, depuis une toute petite pour faire réchauffer le lait d’un bébé jusqu’à l’énorme pour préparer les banquets. Les guerriers eurent-ils possédé quelque sens des choses domestiques qu’ils auraient constaté que la marmite sur le feu était la marmite pour cinq personnes. Ils en auraient déduit qu’ils étaient attendus, et auraient pu légitimement nourrir quelque méfiance. Mais si la vie barbare est riche d’enseignements, le fait est qu’elle apprend fort peu sur la manière de tenir un intérieur bourgeois.
Elle se défit de son chapeau et de son tablier, sous lequel elle portait une tenue que l’on pourrait qualifier de champêtre, un tout petit peu trop recherchée, la tenue d’une fermière d’opérette plus que celle d’une véritable travailleuse de la terre. Elle se pencha sur son chaudron, y plongea une cuiller en bois et goûta. Elle émit un petit soupir satisfait en agitant les doigts. Puis, elle s’empara de deux vieux chiffons avec lesquels elle empoigna les anses de l’ustensile.
« C’est prêt, dit-elle en posant le plat délicieusement odorant sur la petite table ronde, au milieu des cinq assiettes qui s’y trouvait déjà. Il faudra laisser refroidir un peu parce que c’est très chaud. Ah, et je vous demanderai d’être indulgents, je ne suis pas exactement la meilleure cuisinière du pays. Mais en tout cas, tout est frais du jour, les légumes sont du jardin et le lièvre de la forêt ! »
Ils prirent place autour de la table, l’air un peu nigauds. Mais quel fer-vêtu refuserait un bon repas après une journée de chevauchée ? C’est de bon cœur qu’ils rompirent le pain et bientôt, l’ambiance se détendit. Le lièvre était bien gras, mais ils avaient tous bien faim, d’autant que l’elfe, pour menue qu’elle fut, avait aussi bon appétit. La marmite fut vite vidée.
« Alors comme ça, vous êtes des hommes de l’ouest, comme on dit ?
- C’est cela. De rudes gaillards en quête d’or et d’aventure.
- Et de bagarres.
- Exactement, de bagarres. De mauvais coups. Toutes ces choses.
- Vous risquez d’être déçus par ici. Il n’y a personne qui sache porter les armes, c’est un pays aussi pauvre que tranquille. Qu’est-ce qui vous amène dans la région ? Je n’ai pas la vanité de croire que le plaisir de me faire subir les derniers outrages vaille qu’on fasse le détour depuis Combeval.
- Ah, vous en plaisantez bien étrangement, madame. Eh bien en fait, il est un autre sujet que je voulais aborder avec vous, mais puisque vous nous remettez ça en tête, il faudrait que l’on s’y attelle. Mais tranquillisez-vous, Nous tâcherons d’user de vous de façon civilisée.
- Oui, pour autant que la situation s’y prête. Oh mais... suis-je sotte ! Je vous laisse ainsi affamés, l’assiette vide, alors que j’ai justement un gâteau au four, vous dirait-il d’en goûter avant... enfin, vous savez...
- Euh... »
Avant qu’ils n’aient rien pu faire pour la retenir, l’elfe se releva, reprit son torchon et sortit une tarte exhalant des odeurs de figues et d’abricots caramélisés, de crème pâtissière et d’amandes. A l’unanimité, les barbares décidèrent de remettre à plus tard le troussage de la guérisseuse, et de profiter du dessert tant qu’il était chaud. Il était aussi excellent qu’un tel mets puisse l’être après une longue journée de chevauchée dans un pays froid, venteux et humide.
« Ah, c’était succulent. Si vous êtes aussi experte aux jeux de l’amour que vous êtes bonne hôtesse, la nuit va être inoubliable.
- Oh, vous me flattez. Et je ne voudrais pas susciter chez vous des espérances que ma maladresse décevrait.
- Vous êtes, je l’avoue, une victime bien étrange.
- Bah, que voulez-vous, il faut savoir prendre la vie avec philosophie. A quoi bon se torturer d’angoisse pour des choses inéluctables qui ne dépendent de vous en aucune façon ?
- A quoi bon, c’est vrai. Chacun a son destin.
- Et puis, quelque misérable que soit son sort, il est toujours possible de trouver l’oubli quelques temps dans les chansons et l’alcool. Ce qui me fait penser que je manque à tous mes devoirs, j’ai ici une petite eau-de-vie tout à fait sympathique... Attendez, où j’ai-je rangée ? Ah, voilà. Ah ben... C’est malin, je n’ai que quatre verres à liqueur ! Bon, vous m’excuserez, je ne pourrais pas trinquer avec vous.
- Vous êtes toute excusée, à votre bonne santé, madame. Ah, des personnes de qualité telles que vous, on en rencontre peu.
- J'ai hélas trop peu d'invités, cet endroit est fort retiré. Vous disiez tout à l'heure qu'une affaire vous appelait ici ?
- Bah, je peux vous en parler. Nous cherchons le dragon.
- Le dragon ?
- Oui, nous avons appris qu'un vieux dragon vivait dans la région. On nous a dit que vous pourriez nous indiquer sa tanière.
- Le fait est qu'en effet, il y a un dragon pas loin. Peut-être souhaiteriez-vous me proposer de... m'épargner certaines mésaventures, en quelque sorte, en contrepartie des renseignements que je vous fournirai ?
- Je n'insulterai pas votre intelligence en vous faisant une promesse que je ne tiendrais pas. Si vous ne souhaitez pas dévoiler les secrets de la bête, nous vous les extorquerons d'une manière ou d'une autre. Voyez comme dans ce jeu, vous n'avez rien à me proposer. J’épargnerai votre vie, c’est tout ce que je peux faire pour vous.
- C'est vrai, je l'oubliais. On ne peut guère négocier dans ma situation, car je suis seule et vous êtes quatre.
- Comme vous le dites. Mais au fait, comment se fait-il que vous viviez ici toute seule ? De quoi vivez-vous ?
- Oh, de peu, je vous l’assure. La forêt et mon jardinet me donnent presque tout ce dont j’ai besoin. De temps en temps je vais au marché du village pour acheter le reste.
- Et avec quel argent ?
- Ah ah, de l’argent, il y a longtemps qu’on n’en a pas vu par ici. Je doute que vous trouviez dix pièces de cuivre dans tout le vallon, non, les villageois me paient en nature. Je suis guérisseuse, vous savez ?
- On m’a dit ça.
- Je fais aussi de la divination, à mes moments perdus.
- Vraiment ?
- Je suis assez piètre à cet exercice, je le crains. Sans quoi, vous en conviendrez, je serais en fuite quelque part dans les montagnes, et pas là à discuter avec vous de ce que vous allez me faire dans cinq minutes.
- Ah ah, c’est vrai ! Allez, dites-moi donc mon avenir. Prenez ma main.
- Oh, mais il n’y a rien à lire.
- Comment, ce n’est pas la bonne main ?
- Si, mais vous n’avez pas d’avenir. Vous serez tous morts dans une demi-heure. C’est parce que l’eau-de-vie était empoisonnée. Maintenant que j'y songe, c'est ironique.
- Trahison ! »
Les quatre hommes se levèrent d’un bond. L’elfe, qui s’était reculée de deux pas, fit un signe dans l’air du bout de son index, un signe qui resta suspendu, incandescent, durant un instant. Les quatre guerriers s’abattirent à quelques pouces de leur cible contre une barrière invisible, aussi dure qu’un mur de briques.
« Voyez, vous ne pouvez rien faire. Vous êtes prisonniers autour de la table, prisonniers d’un sortilège que j’ai discrètement tissé durant le repas. Rien ne pourra franchir la barrière avant une heure, et dans quelques minutes, vous serez morts.
- Ah, j’aurais dû t’étrangler quand j’en avais l’occasion !
- C’est certain. Il n’est pas dit que vous y seriez parvenus.
- Mais pourquoi protéger ce dragon ? Est-ce ton ami ? Lui es-tu redevable ? Lui accordes-tu tes faveurs ?
- Non père, tu n’as pas compris. Nous pensions affronter une bête, un animal puissant et stupide, mais nous faisions fausse route. C’était à une toute autre créature que nous nous en prenions, un être de légende, un ver sorcier.
- De quoi parles-tu ?
- La vieille du village s’est bien vengée de ce que nous avons fait à son mari. Elle nous a jetés droit dans la gueule du dragon. C’est elle, regarde là, c’est elle ! »
Les quatre barbares, déjà passablement ébranlés à l’idée de mourir bientôt, considérèrent avec terreur l’elfe qui leur faisait face. Son beau visage faiblement éclairé par les flammes mourantes du foyer n’était qu’un masque impénétrable encore figé dans un sourire mécanique. Mais ses grands yeux verts, admirables, luisaient d’une sauvagerie issue du fond des temps, une sauvagerie contre laquelle les pauvres efforts de l’humanité pour accéder à la damnation éternelle faisaient figure de bricolages d’amateurs peu doués.
« Est-ce vrai ?
- Ton fils dit vrai.
- Et ceci est ton antre ?
- Un des meilleurs qui soit. Qui viendrait y chercher un dragon ?
- Mais je ne vois ici aucun trésor.
- C’est vrai, je n’ai rien de valeur ici. Quelqu’un vous a trompés.
- Ah, malédiction ! N’y a-t-il rien que nous puissions faire pour que tu nous épargnes ?
- N’y a-t-il rien que j’aurais pu faire pour que tu m’épargnes ?
- Oui, tu as raison, je suis mal placé pour demander grâce. Tu comptes nous regarder agoniser toute la soirée ?
- Ça ne prendra pas toute la soirée. Détendez-vous, profitez de vos derniers instants. Comme je le disais tout à l’heure, à quoi bon se torturer d’angoisse pour des choses inéluctables qui ne dépendent de vous en aucune façon ?
- C’est vrai. Mais un homme a le droit de lutter pour améliorer son destin. Il y a mieux à faire, pour toi comme pour nous.
- Explique toi.
- Sors dans la clairière, et prends ta forme de dragon. Laisse-nous alors sortir, et battons-nous.
- Sans magie et sans effet de surprise, vous n’avez aucune chance.
- Là n’est pas la question, nous allons mourir de toute façon, mais nous sommes des hommes de l’ouest, nous sommes des guerriers. Nous sommes faits pour mourir les armes à la main, pas en vomissant nos tripes par terre comme des cochons. C’est ainsi que nos dieux veulent nous voir les rejoindre. Voici ce que je te demande. »
Le dragon réfléchit quelques secondes. Les dragons prennent rarement leurs décisions à la hâte. Puis elle contourna la table et sortit.
Quelques instants plus tard, les quatre guerriers se virent libres. Ils se firent leurs adieux, brandirent leurs armes, et sortirent en hurlant.

C’étaient de mauvais temps.
Tags: textes divers
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