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A coups de rangers dans la mâchoire

La non-violence est le meilleur moyen de faire avancer ses idées, nous disent les niais. Mon opinion sur ce sujet est quelque peu nuancée... J'ai dit "niais" ? Ah pardon, je spoile un peu la conclusion alors.

Bref, quand on évoque les grandes vertus de l'action non-violence durable par la désobéissance civile recyclable des petits oiseaux, on en vient immanquablement à citer deux cas parmi d'autres d'action non-violente ayant atteint avec brio son but politique, allez, au hasard, tiens, on va dire Gandhi et le révérend Martin Luther King Jr. Gandhi, donc, a libéré l'Inde du joug britannique et en a fait la plus grande démocratie de la planète. MLK, pour sa part, a prêché pour l'égalité raciale et les droits civiques dans une Amérique où les noirs s'asseyaient encore à l'arrière du bus. Oui mais voilà, y'a quand même deux petits écueils à cette belle histoire.


Gandhi, période pré-pagne

Premièrement, nos deux héros non-violents ont enfoncé des portes, certes, mais elles étaient déjà largement ouvertes. Côté Américain, MLK s'est battu contre les autorités LOCALES des états du sud, mais il a pu compter sur le soutien au moins tacite du gouvernement fédéral, pour qui la ségrégation était une relique du passé qui nuisait à la réputation des USA, et donnait des armes idéologiques aux communistes. C'est quand même plus cool, la révolte, quand l'état est avec vous. Côté Indien, certes, Gandhi, a été la principale référence spirituelle du Parti du Congrès, mais il n'en a pas été le fondateur, n'en a jamais pris la direction, et s'est bien gardé de mettre les mains dans le cambouis. Du reste, le Parti du Congrès n'a pas été la seule force d'opposition aux Britanniques, en particulier, durant la guerre, il y eut une "Armée nationale Indienne" d'une quarantaine de milliers d'hommes (dont un régiment féminin) qui combattit aux côtés des Japonais en Birmanie, avec le but de bouter les godons hors des rives du Gange. Nul doute que le souvenir de cette armée fit autant que les jeûnes de Gandhi pour convaincre les anglais que décidément, une petite île du bout du monde ruinée par la guerre ne pouvait espérer administrer plus longtemps un demi-milliard d'Indiens.


Pimpin' like crazy

Alors bon, c'est vrai que c'est plus facile de pagayer dans le sens de l'histoire. Mais il faut dire aussi que MLK et JPG* ont un autre point commun : ils ont agi sur un terreau favorable. Le principe de l'action non-violente est en effet simple, puisqu'il s'agit de provoquer l'ennemi de sorte que lui fasse acte à votre endroit de violence illégitime. Il suffit ensuite de donner à voir à l'opinion publique cette insupportable violence d'un état brutal contre des hommes désarmés, pour occuper le "moral high ground".

Une fois arrivé là, par le truchement des relais de presse acquis à votre cause, vous renversez aisément les volontés politiques en place et imposez un changement dans les politiques. La victoire tombe dans votre main comme un fruit mûr. Tout ça est bien joli, mais ça présuppose deux ou trois choses.


Intéressante analyse tactique
  • En premier lieu, ça présuppose que votre cause puisse être largement considérée comme moralement juste. Ceci ne posait pas de problème pour les nationalistes Indiens, ni pour les noirs d'Amérique. Par contre, si vous vous enchaînez à un train frigorifique pour protester contre le commerce de viande sous prétexte que ça tue des animaux, vous avez juste l'air d'un con de bourgeois qui ne sait pas quoi faire de sa vie depuis qu'il est à la retraite de la SNCF.

  • Ensuite, ça présuppose que vous ayez un accès à peu près honnête aux médias. Si la population n'a jamais entendu parler de votre combat pour cause d'omerta médiatique, vous ne risquez pas de soulever des foules. Si vous êtes systématiquement diabolisé par des journalistes aux ordres, encore moins. Donc, ce type de combat non-violent ne peut aboutir que dans les sociétés ayant, ou se targuant d'avoir, une haute considération pour la liberté et l'indépendance de la presse. C'était le cas aux USA dans les années 50 et dans la Grande Bretagne des années 30. Ce n'était pas le cas, par exemple, dans la France des années 60, quand il s'agissait des "événements" d'Algérie, la servilité étant, chez nous, tout à la fois attendue des politiques et offerte par les journalistes.

  • De surcroît, il est nécessaire que l'opinion, une fois informée de votre combat, vous soutienne. Il faut donc qu'il y ait une certaine conscience morale qui soit largement répandue parmi la population. C'est la tension entre cette conscience morale d'un peuple et les ignominies ordinaires commises par un état (qui est sensé être l'émanation de ce peuple) qui est le mécanisme même de l'action non-violente. Il se trouve que cette morale, d'inspiration religieuse, est omniprésente au sein des sociétés chrétiennes en général, et anglo-saxonnes en particulier, surtout si l'on considère que cette morale nous vient d'un type qui s'est supposément opposé par l'amour et la charité à la brutalité de l'occupation romaine (avant de foutre des mandales aux marchands du temple). On peut gager qu'un peuple latin, aussi chrétien mais plus cynique, aurait haussé les épaules en appelant avec fatalisme à la raison d'état.

  • Et puis enfin, c'est pas tout de convaincre la population, il faut aussi qu'elle ait un poids politique. Bref, il faut que tout ça se passe dans une démocratie. Appliquée au cas de l'Allemagne hitlérienne, croyez-vous que la non-violence aurait eu les mêmes effets ?

Lol non XD !

Tout ça pour dire que l'action non-violente, ça marche quand vous défendez une cause juste contre une société de type anglo-saxon, qui vous permet de vous exprimer sans risque d'être immédiatement pendu pour sédition. Dans tous les autres cas de figure, vous affrontez un état armé pour se défendre et disposé à le faire, et vous allez bientôt être invité à développer bénévolement le réseau ferroviaire en Sibérie orientale. Les livres d'histoire donnent peu d'exemples de peuples pacifiques, ne connaissant rien de la guerre et résolvant leurs conflits par la négociation autour d'un baobab. Vous savez pourquoi ? Parce que ceux qui ont pu exister ont dû de toute urgence revoir leur façon de faire lorsqu’a débarqué un autre peuple mieux éduqué en matière de façonnage et d'emploi des sagaies.

Vous vient-il à l'esprit des exemples de résistance non-violente à Staline ou à Gengis Khan ? Connaissez-vous les noms des hommes qui ont dressé leurs poings nus contre la barbarie de Cortés ? Évidemment non, car s'il y en a eu, ils ont été emportés dans les oubliettes de l'histoire, dont ils ont été les perdants faute d'avoir eu à affronter d'aimables gentlemen. Ne nous leurrons pas, si Hans et Sophie Scholl sont devenus des emblèmes de la résistance Allemande, ce n'est pas parce que leurs actes ont eu une résonance particulière sur le cours des événements, mais uniquement parce que le Reich s'est effondré deux ans plus tard, et que la RFA avait besoin d'icônes positives à montrer au monde, contre l'image du boche en casque à pointes. Et c'est aussi pour des raisons politiques qu'aux USA comme en Inde, on a mis en avant des figures non-violentes, certes importantes, mais pas décisives, occultant volontairement l’œuvre de personnages tout aussi actifs mais moins présentables.

* Oui, fait peu connu, Gandhi se prénommait Jean-Patrick

>> Lel, y'a même une bilibolographie ! <<
Tags: belles histoires
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