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Singulièrement con

Vous avez sans doute remarqué que depuis mes débuts sur internet, je m'efforce de cartographier l'immense et méconnu continent de la connerie humaine. Tel un Cook des temps modernes, je vous invite aujourd'hui à un nouveau voyage.

Au rang des nouilleries américaines de bon aloi, >> la singularité ! << se classe en bonne position. C'est pas aussi con que la conspiration du 11 septembre, mais presque. L'argument : la célèbre loi de Moore stipule que la puissance des ordinateurs double tous les 18 mois. C'est ce qu'on appelle une progression exponentielle, qui implique qu'un jour prochain, les ordinateurs deviendront plus intelligents que les humains. De même, les progrès de la médecine sont de plus en plus rapides, les nanotechnologies progressent au même rythme, bref, d'ici quelques années, nous rencontrerons l'asymptote verticale des courbes de croissance technologiques, c'est à dire que notre niveau technique deviendra infini. Du coup, on pourra tout faire, youpie !

Hein que c'est con ? Faut être Américain pour croire à des fariboles pareilles. Bon, déjà parce que pour ce qui est des progrès de la médecine, c'est de la foutaise. C'est vrai que les hôpitaux modernes peuvent, au prix de dépenses insensées, recoudre quelques bobos spectaculaires ou prolonger notre agonie de plusieurs mois. Mais l'accélération du progrès, on l'attend toujours. Ainsi en 1971, le président Nixon déclarait la guerre au cancer et prévoyait de l'éradiquer d'ici vingt ans. Ben, c'est raté. On n'a pas même réussi à éradiquer la tuberculose ou la malaria, et des maladies nouvelles sont même apparues !

Mais même dans le domaine pourtant favorable de l'informatique, les progrès ne sont pas si évidents. Certes, on met deux fois plus de transistors par mm2 tous les 18 mois comme avant. Mais est-ce que pour autant les ordinateurs sont devenus plus intelligents ? Cette puissance de calcul a été entièrement absorbée par la sottise de la programmation. Jadis, on codait en assembleur. Aujourd'hui, la programmation consiste à empiler des boîtes logiques faisant appel à des fonctions complexes elle-mêmes pointant sur des fonctions abstruses du système d'exploitation... il y a tant de couches de programmes empilées (qu'on baptise du nom pompeux de "technologie") que c'en est devenu parfaitement inintelligible, intraçable, impossible à maintenir et à sécuriser. Du coup on rajoute de nouveaux modules à des systèmes d'exploitation devenus de plus en plus obèses et dont la principale tâche consiste à assurer péniblement leur propre stabilité. Le résultat, c'est que mon ordinateur ne faisant strictement rien de productif consomme environ 80W en permanence. La puissance de calcul n'a fait que compenser la maladresse d'une programmation paresseuse. Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer les jeux vidéos. De mon temps, les personnages non-joueurs étaient dotés d'une intelligence artificielle les faisant évoluer dans le monde et interagir (en général brutalement) avec le héros. Il était bon alors, dans les canards spécialisés, de se gausser du faible niveau de l'AI. C'est toujours le cas aujourd'hui. On n'a fait aucun progrès dans ce domaine. Certes on a habillé les jeux de bifiltering trilinéaire à bumpmapshading fractal, mais dessous, c'est toujours la même merde. Sous le vernis et les gigaoctets de RAM, GTAV n'est vraisemblablement pas mieux codé que Doom, qui a vingt ans. Et ce n'est pas un hasard : développer une IA performante, c'est compliqué, c'est long, c'est difficile, ce n'est plus à la portée des informaticiens d'aujourd'hui. En outre, la recherche académique sur l'intelligence artificielle est arrivée à un constat d'échec, de sorte que ce champ des sciences est aujourd'hui considéré comme mort. Le problème de sa propre émulation dépasse tout simplement les capacités d'analyse de l'esprit humain, et la puissance des ordinateurs ne change rien à l'affaire.

Un autre échec manifeste est celui de "Deep Blue" qui a "vaincu Kasparov" au jeu d'échec. Certes, depuis cette époque, plus personne n'arrive à battre un ordinateur, mais est-ce étonnant ? Un ordinateur qui analyse des millions de coups par secondes n'a guère de mérite à vaincre un cerveau qui n'en analyse qu'un seul. Ce qui est intéressant, c'est de savoir pourquoi le coup analysé par Kasparov est un des bons, parmi les millions de possibles. Au début de l'histoire de l'informatique, on s'était intéressé au problème des échecs, et on avait considéré qu'il y avait deux façon de concevoir un joueur artificiel performant : soit par la force brute, en analysant bêtement des tas et des tas de combinaisons et en comptant sur la vitesse de l'ordinateur pour faire le tri, soit en essayant d'émuler l'intelligence d'un maître humain pour découvrir ces fameux quelques coups possibles qui valent la peine qu'on les étudie. Le second champ de recherche n'a rien donné, c'était trop compliqué. Deep Blue et tous les programmes d'échecs exploitent le premier mode, ils simulent bêtement des tas de parties, il bourrine comme un con (avec quelques astuces de programmation quand même) jusqu'à trouver la stratégie optimale. Alors certes, il peut vaincre un popov au jeu d'échec. Sauf que Kasparov, il peut faire autre chose que jouer aux échecs. Il peut marcher. Il peut conduire une voiture. Il peut passer son certificat d'études. Il peut se reproduire. Il peut se rendre compte qu'il a faim, analyser son environnement pour repérer un pommier, y grimper à l'aide de mouvements complexes, y cueillir un fruit et le manger parce qu'il sait que c'est ce qu'il faut faire pour ne pas avoir faim, que s'il ne le fait pas il va mourir, et que mourir, c'est pas bien. Toutes choses qu'un ordinateur est incapable de faire, aujourd'hui comme il y a 40 ans.

Les ordinateurs d'aujourd'hui font des choses fantastiques et effrayantes, mais fondamentalement, ils font beaucoup plus vite ce que faisaient déjà leurs ancêtres à lampes dans les années 40, et c'est tout. Ils sont incapables de pensée autonome ou d'adaptation, incapables de mettre une valeur sur des éléments de leur environnement ou de se battre pour les conserver. La seule singularité, c'est qu'on téléchargera du pron plus vite sur internet.
Tags: science
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