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La catin II - livre II - Chapitre 8

Chapitre 8. La révélation



Tout devint cotonneux et mou dans la cabine, qui bientôt se réduisit à un gros nid ouaté percé d’un hublot aux contours flous, de plus en plus largement ouvert sur le ballet des étoiles folles. Vertu elle-même se vit désincarnée, ou plus précisément, son corps se fit de plus en plus diaphane, un squelette de lumière, des nerfs d’énergie sur lesquels couraient lentement les rayons de ses pensées. Avec sa chair mortelle, elle avait abandonné toute peur et, grisée par l’absence de toute douleur, de toute pesanteur, se laissait envahir par une joie puissante. Etait-ce donc ainsi, la condition divine ? Etait-ce ainsi que de n’être qu’une âme ayant gagné le paradis ? Etait-elle donc morte ?
Un masque évanescent apparut, petit à petit, devant notre héroïne passablement surprise. Un de ces masques de comédie, à la mode bardite, avec des yeux rieurs afin que même les spectateurs les plus bornés en saisissent l’expression, et une large bouche pour que la voix de l’acteur porte loin. Un deuxième masque, tragique, lui fit écho.
« Ô, divine Vertu, humble fille de la Terre, enfantée parmi les hommes et promise aux hautes destinées, écoute l’adresse qui t’est faite par-delà temps et espace.
- Ô, sage Vertu aux mille malices, audacieuse mère des nations, prête l’oreille à l’ancien messager qui te hèle au-delà de la brume de ces temps troublés.
- Affronte le destin que les dieux t’ont choisi
Semé de vile ronce et pavé d’amertume
Ceux qui dans les nuées partagent l’ambroisie
T’ont fait cadeau, je crois, d’un bien vilain costume
- Du prince au baladin, du marquis au manant,
De l’arbre gigantesque jusqu’à l’animalcule,
Tout ici est mortel, tout est impermanent,
Le monde aussi aura un soir, un crépuscule.
- Et ce soir là approche, l’entends-tu, héroïne ?
Un mal ancien s’éveille, plus...

- Euh... excusez-moi, y’en a encore longtemps ?
- Pardon ?
- Non parce que vu comme c’est parti, ça va encore durer trois heures et demie, et puis moi la poésie lyrique, ça m’endort, je comprends jamais rien, je vais encore en rater les trois quarts. Pour parler franchement, vous voyez, je suis juste Vertu Lancyent, je suis une pauvre fille sans trop d’éducation. Alors je comprends bien que vous avez un message à me faire passer, mais si on pouvait arrêter les conneries genre prophétie et rester dans le factuel, ça serait un peu moins folklorique mais je pense que du coup, on serait plus efficaces.
- Ah. Bien. On va voir ce qu’on peut faire. »
A nouveau le frêle tissu de la réalité se déchira pour se recomposer, fil après fil, en une nouvelle vérité bien différente. Elle était maintenant debout sur une esplanade de dalles dures, sous l’agréable soleil d’un printemps précoce, bercée par une brise un peu trop forte. D’étranges chariots colorés glissaient en trombe sur une voie courbe, de l’autre côté de laquelle se dressait un temple aux murailles ajourées, dominé par un blanc donjon, rectangle d’albâtre posé à la verticale, haut et puissant, mais serein cependant. Se retournant, elle vit qu’elle était au pied d’un bâtiment lui aussi de belle taille, tout de pierre rouge et de verre, dont les vitres immenses exhibaient fièrement la structure de tubes métalliques. Quelques personnes assemblées devant l’immense édifice devisaient de leurs petites affaires, sans lui prêter la moindre attention.
« Vous venez ? »
Quelle que puisse être l’entité qui s’intéressait à elle, et quelles que puissent être ses intentions, elle montrait une singulière liberté dans les formes qu’elle pouvait prendre. Il s’agissait pour l’instant d’un jeune homme blond d’aspect assez quelconque, revêtu d’un costume noir à la coupe stricte et néanmoins complexe, dont la veste s’ouvrait sur une chemise blanche au col de laquelle on avait noué un épais ruban de soie noire brodée. Il portait une petite mallette qui lui était lourde. Vertu voulut le suivre à l’intérieur du bâtiment, et c’est là qu’elle s’aperçut qu’elle était accoutrée de façon bien étrange. Elle qui n’aimait rien tant que de se vêtir à son aise afin d’être libre de ses mouvements, voici qu’elle se retrouvait emprisonnée dans une veste écrue étroitement cousue et d’une jupe de même couleur qui moulait ses hanches sans faire montre d’une grande aptitude à la souplesse. Pire que tout, elle se retrouvait chaussée de ridicules sandales dont le talon proéminent lui déformait le pied, l’empêchant de marcher correctement. Elle tenta de faire trois pas, et manqua de choir par terre, n’évitant pas cependant d’y verser le contenu d’un petit sac qu’elle avait en bandoulière, contenu qui se composait d’un bric-à-brac dont elle ne reconnut rien et dont elle était sûre de n’avoir aucun usage (elle le ramassa néanmoins).
Il en fallait plus, toutefois, pour déstabiliser durablement une équilibriste telle que Vertu, qui au bout de quelques essais, parvint à se composer une démarche efficace et à suivre son homme. Ils traversèrent un atrium baigné de lumière, peuplé de quelques chaises de bois vides, puis s’approchèrent d’une porte de verre qui s’effaça par magie à leur approche, dévoilant un large vestibule ombragé, gardé par un cerbère numide et une vestale au costume rouge derrière un bureau. Aucun d’entre eux ne fit mine de les arrêter. L’homme au costume noir se posta devant une barrière de fer, qui n’offrait du reste qu’un obstacle bien symbolique, sortit de sa poche un petit rectangle blanc d’une taille à tenir dans la paume de la main, orné d’un portrait fort ressemblant de sa personne, de deux lignes écrites dans quelque écriture inconnue et d’une bande rouge. Il passa négligemment ledit rectangle devant un petit dispositif gris muni d’une lumière rouge clignotante. Au deuxième essai, la lumière devint verte et un petit déclic se fit entendre. Il poussa alors la barrière, qui tourna pour disparaître devant lui, tandis qu’un mécanisme relevait derrière lui une nouvelle barrière tout à fait similaire. Vertu se souvint alors avoir vu dans le contenu de son petit sac un quadrilatère semblable, elle le retrouva bien vite, et imitant son hôte, pénétra dans la zone qui, pour quelque raison qui la dépassait, était interdit à tout mortel ne possédant pas le précieux sésame. Une demi-douzaine de personnes attendaient là, en silence, évitant de se regarder. Ils firent de même. Quelques instants plus tard, une cage de verre suspendue à des câbles d’acier descendit jusqu’au niveau du sol, un léger « ping » se fit entendre, et une double porte de verre s’ouvrit. Un personnage pressé en sortit, une mallette sous le bras, et dès qu’il fut sortit, tout le monde entra dans le réduit.
Quel architecte malade avait-il eu l’idée de faire voyager des gens dans une cage de verre au-dessus d’un atrium vertigineux sur huit étages de haut ? C’était un mystère. Si jamais les câbles lâchaient, ils seraient tous précipités dans le vide, sans aucun espoir de secours... Personne toutefois ne semblait particulièrement effrayé par l’appareil, bien qu’aucun de leurs compagnons ne semblait d’une trempe bien téméraire, ce qui rassura Vertu (qui du reste se souvint que tout ceci n’était vraisemblablement qu’un rêve et qu’elle était en réalité à bord d’un engin autrement plus aléatoire dans son fonctionnement). La porte se referma dans un chuintement mécanique, et l’engin s’ébranla mollement.
L’appareil eut quelques arrêts, quelques-uns descendirent. Finalement, Vertu et son guide se retrouvèrent seuls au dernier étage, sains et saufs. Ils empruntèrent un large couloir baigné de couloir sous les toits, passèrent une porte et découvrirent une vaste salle fort éclairée, où des rangées de personnes d’âges et d’origines diverses s’activaient avec zèle à quelque tâche obscure devant des rectangles lumineux. Notre héroïne, toutefois, n’en était plus à s’étonner, ni à se creuser la cervelle pour savoir à quoi tout ceci pouvait rimer.
L’homme tenta d’ouvrir la porte d’une pièce aux parois de verre, opacifiées par des persiennes légères. Il n’y parvint pas toutefois, et sembla se souvenir d’un détail.
« Une minute. »
Il se dirigea vers un homme qu’il connaissait, brun et de dos, assis à son labeur.
« Dis, c’est quoi déjà le code de la salle de visio ? »
Pour toute réponse, l’homme en question écrivit quelques signes sur un bloc de papier d’un jaune éclatant, en détacha la première feuille et la lui tendit. Il revint alors, appuya sur les touches d’un petit clavier de fer situé devant la serrure de la porte, qui s’ouvrit. Cette salle était bien grande pour deux. Des tables rectangulaires assemblées les unes contre les autres en occupaient le centre, une trentaine de chaises étaient placées en U, en face de deux grands monolithes noirs montés sur roulettes. L’homme les écarta pour dévoiler une surface d’un blanc éclatant qui occupait la moitié de la hauteur du mur. Une fois que ce fut fait, il posa sa mallette sur la table et en sortit une seconde mallette, plus petite et faite de matière dure, ainsi qu’un appareil plus lourd muni d’un gros œil. Il sortit un fil pour les relier l’un à l’autre, puis deux autres fils par lesquels il relia chacun d’entre eux à des trous pratiqués à la base du mur. Par un processus assez long et complexe, il activa son dispositif. Vertu saisit alors la finalité de tout ce cirque lorsqu’un pinceau de lumière sortit alors du gros œil pour frapper la surface blanche, y projetant l’image de quelque chose qui n’avait pas grande signification pour elle, mais qui au moins, était quelque chose.
Quelques instants plus tard, il lança la présentation intitulée :

COMBATTONS LE DESTRUCTEUR
Une nécessité vitale pour l’humanité et pour tout ce qui vit dans l’Univers

Et il s’exclama :
« Combattons, le Destructeur, une nécessité vitale pour l’humanité et pour tout ce qui vit dans l’Univers.
- Le Destructeur ?
- Si vous avez des questions, merci de les noter pour la fin de la présentation. Slide suivant : Qu’est-ce que le Destructeur ? Et bien, c’est une entité qui vient d’une autre réalité. On le nomme l’Omega, ou l’Ultime, ou bien encore la Fin de Toute Chose. Ses pouvoirs sont infinis, les dieux eux-mêmes ne sont rien comparés à lui. Ce qui signifie qu’il n’y a rien à attendre de ce côté-là, bien sûr. Il ne sait que détruire car c’est son essence. Inutile donc d’essayer de le raisonner. Enfin, il ne plaisante pas car il a déjà ravagé une infinité d’univers. Pour être plus précis, il ne les a pas seulement ravagés, il les a annulés.
- Diable !
- Je ne vous le fais pas dire. Qu’est-ce qui se passe si on ne l’arrête pas ? Slide suivant... »
Le slide suivant représentait un paysage de cauchemar, une ville naguère orgueilleuse, aujourd’hui réduite au silence sous les feux d’un soleil mourant.
« Slide suivant, ce qui se passe si le Destructeur n’est pas arrêté, en trois points : nous disparaîtrons tous ! Tout sera effacé comme si ça n’avait jamais existé, plus personne ne se souviendra de nous, et point important, il n’y a nulle part ou fuir. Au cas où l’idée vous en serait venue.
- Jamais de la vie.
- Bien. Slide suivant : IL FAUT EMPÊCHER ÇA !
- Evidemment, mais ça nous pend vraiment au nez ?
- C’est le slide suivant... ET SI POSSIBLE VITE car le Destructeur arrive, dans quelques mois il sera trop tard, tic tac tic tac, IL SERA LIBRE !!! Et là vous vous demandez, mais comment on en est arrivés là. C’est la suite de la présentation : « Un peu d’histoire ». Alors, il y a cinq millénaires, il y a eu une grande bataille (je vous épargne les détails sans rapport avec ce qui nous concerne). Des nécromants désespérés invoquèrent le Destructeur (c’est parce que leur situation était particulièrement critique, les forces du bien faisaient le siège de leur forteresse). Mais en raison de leur maladresse, ils se retrouvèrent piégés à l’intérieur d’un sortilège inviolable, avec le Destructeur qui y est encore emprisonné. Le problème, c’est que le sortilège faiblit, il fuit si vous voulez, et que donc, le Destructeur commence à se manifester dans notre monde.
- Ah, c’est ennuyeux. Et en quoi ça me concerne, vos histoires ?
- J’y viens, j’y viens. Mais au fait, qui suis-je ? Slide suivant. Eh bien, je me nomme Palimon. Je suis l’innocente victime d’un sacrifice qui a servi aux nécromanciens en question pour créer le sortilège inviolable, justement. Je suis mort, mais mon âme a survécu dans la barrière elle-même. Et tandis que le Destructeur faisait son possible pour sortir, j’ai pu lui soutirer des fragments de son pouvoir. Aujourd’hui, le Destructeur profite des fissures dans le sortilège pour étendre son influence sur le monde. Mais moi aussi, du coup, j’en suis capable, et dans les mêmes proportions. Je m’écarte ici du slide pour vous expliquer que l’équilibre du sortilège est délicat, voyez-vous, et si j’extrais trop de fluide magique du rempart protecteur, ça va l’affaiblir encore plus vite, et mon adversaire aura d’autant plus de puissance à sa disposition pour ourdir ses complots.
- Je me disais aussi.
- Bref, revenons-en à l’objet de votre quête : Avogadro. C’est une arme que le Destructeur a forgée lui-même de ses propres mains, au commencement des temps, probablement par désoeuvrement. Il y a enfermé une part importante de sa propre essence, et souhaite la recouvrer, non pas pour le pouvoir qu’elle lui procurerait, mais tout simplement parce que c’est la seule chose au monde capable de l’abattre. Tant qu’elle traînera hors de sa portée, il sera en danger.
- Ah. Je vois.
- D’où l’intérêt de la quête des clés. Slide suivant. Quel est mon plan ? Je vous ai guidés à la recherche des clés sous la forme d’une petite fille. J’ai peu agi et peu parlé pour éviter d’attirer l’attention du Destructeur, mais il a semble-t-il compris mon plan, et m’a imité, jetant son dévolu sur votre ennemie Condeezza.
- La chienne !
- Nous avons toutefois un peu d’avance sur eux, car nous avons une clé, et eux aucune. Nous devons à tout prix conserver cette avance en nous emparant de la clé du Tombeau, à Daglioli.
- C’est l’affaire qui nous préoccupe.
- Tout à fait. Là où ça va être difficile, c’est que d’après mes informations – slide suivant – le Destructeur n’a pas directement lancé Condeezza sur la voie de la clé, il a d’abord mené sa disciple à Naong, le dieu maléfique.
- Horreur !
- Naong, divinité ambitieuse, veut sans doute s’emparer de cet artefact pour étendre son empire sur le monde. Il ne soupçonne pas la véritable nature du Destructeur, il n’a pas compris que face à son pouvoir, même le Dieu-Dragon n’est que poussière dans le vent.
- C’est gai.
- Là où c’est alarmant, c’est que Naong n’a pas agi directement, il s’est contenté de confier à Condeezza et ses sbires un artefact de grande puissance : un artefact magique capable de repérer précisément les trois clés d’Avogadro, où qu’elles se trouvent. Ce qui bien sûr est un inconvénient considérable : Condeezza sait en permanence où nous nous trouvons, puisque nous portons une clé ! D’où l’importance de toujours la prendre de vitesse ! Slide suivant : conclusion. C’est une course dans laquelle il n’y aura pas de médaille pour le second, vaincre ou mourir, mais il faut GARDER LE MORAL... slide suivant... ON VA GAGNER !!! LE MONDE COMPTE SUR NOUS ! Voilà, des questions ?
- Euh... oui, pourquoi me parler de tout ça au pire moment de mon existence ? On n’aurait pas pu en discuter tranquillement autour d’un bon feu ?
- Hors de l’atmosphère, nous sommes loin du champ holomorphique produit par les créatures terrestres, ce qui rend les interventions de ce genre moins coûteuses en énergie. User du verbe est en effet dangereusement épuisant et risque d’endommager prématurément la barrière magique.
- Ah, je comprends. Et pourquoi c’est tombé sur moi, ces histoires ?
- A l’origine, le Destructeur avait jeté son dévolu sur Riton des Mauxfaits pour trouver les clés. Lorsque vous avez commencé à vous intéresser à lui, vous avez par mégarde déclenché l’attaque d’un des esclaves du Destructeur, ce guerrier vêtu de noir que vous avez défait, et qui couvrait les arrières de cet ignoble parløjiste.
- Ah, mais oui !
- Ayant observé la scène, j’ai compris que vous étiez de force à mener la quête à bien. »
Tout en parlant, l’homme éteignait les appareils et les rangeait dans sa mallette.
« Vous croyez vraiment qu’on est de force contre Condeezza, Naong et toute la clique ?
- Je l’ignore, mais pour reprendre les mots du poète, « vous êtes mon seul espoir ».
- Le poète Leia Organa ?
- Bien, bonne fin de voyage ! »
Tags: la catin de baentcher
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