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Excusez ce post un peu épais aujourd'hui

C'est marrant ces coïncidences, puisque hier, je me suis clashé sur Twitter avec une célébrité du web que je ne nommerai pas à propos d'un sujet assez connexe du post que j'ai mis hier sur ce blog, à savoir la chasse à courre. Cet échange m'a grandement enrichi à deux points de vue.

- D'une part j'ai découvert que j'étais capable de défaire en loyale joute trollesque d'assez forts calibres du web, ce qui est plutôt flatteur pour mon ego (Boulet, c'est quand même autre chose que Masson).
- Deuxièmement, l'affaire m'a permis de réfléchir plus avant à mes positions sur la question des droits des animaux - position qui consiste à dire qu'ils n'en ont pas. Et cette position ne provient pas d'un simple esprit de contradiction, mais procède d'une démarche philosophique.

Non, je ne rigole pas.

Bon, alors ceux d'entre vous qui ont de la culture biblique se souviennent de cet épisode de l'Ancien Testament où Abraham reçoit de Dieu l'ordre de prendre son fils bien-aimé, de le mener à une certaine montagne, puis de l'immoler. Sans piper mot, le patriarche s'exécute, mais, au dernier moment, un ange arrête son geste et lui donne un bélier à sacrifier à la place (Genèse 22, 1-12).

Avec notre jugement d'occidentaux du XXIe siècle, on se dit "mais qu'est-ce que c'est que ce père de merde qui va sacrifier son fils juste parce qu'il entend des voix ?" En fait, la signification de l'épisode est, comme souvent dans la bible, multiple, et dépasse la morale simpliste "fais confiance à Dieu, il va t'arranger le coup au dernier moment". Une autre interprétation fait de cet épisode un des fondements de la civilisation occidentale. Il faut se remettre dans le contexte de l'époque où ces récits ont été rapportés (probablement consignés vers le Ve siècle av. JC, d'après des traditions orales plus anciennes). A l'époque, les Hébreux vivaient entourés de peuples nombreux, hostiles et puissants, Hittites, Perses, Assyriens, que sais-je encore, et souhaitaient se différencier d'eux. Certains de ces peuples, comme les Phéniciens (et plus tard leurs successeurs Carthaginois), avaient des pratiques religieuses qui révulsaient les Israélites d'alors, en particulier, ils pratiquaient volontiers le sacrifice humain (et notamment celui des enfants). Ceci éclaire d'un jour nouveau l'épisode biblique. Le message est alors : "Il y a sur Terre bien des barbares qui sacrifient la vie des hommes à leurs dieux païens, mais nous, les Hébreux (... les juifs, les chrétiens, les musulmans...), nous n'avons rien à voir avec ces sauvages. Nous refusons de tuer les hommes (et spécialement nos enfants) en l'honneur de notre dieu, non pas parce que nous sommes impies, mais parce que de tels sacrifices font horreur à Dieu".

Et pourquoi cela fait-il horreur à Dieu ? C'est écrit un peu plus tôt dans la Bible, parce que Dieu a fait l'homme à son image (Genèse 1, 27). Qu'est-ce que celui qui détruit l'image de Dieu, sinon un iconoclaste ? Et c'est là le message central de ces religions du Livre : Dieu, ce n'est pas un vieux bonhomme assis sur un nuage. C'est une partie de nous, il a fait de nous des créatures spéciales, dotées d'un fragment de son souffle divin. Nous sommes des êtres illuminés, pas une simple matière brute (Yoda 2, 37).

Alors on peut croire ou non à ces religions, vous savez ce que j'en pense pour ma part, néanmoins, c'est le socle de la pensée occidentale. Notre civilisation est basée sur ces considérations, et toutes nos habitudes mentales en découlent.

Du coup, il résulte de ceci que l'homme est à considérer comme une créature spéciale au sein de la Création. Il est décrit dans la Bible comme supérieur aux autres créatures, qui sont là pour le servir et le nourrir. Considérer l'homme comme une créature spéciale, dotée d'une part de divin (l'âme), signifie que l'on ne peut pas en disposer à sa guise. Bien sûr, je ne dis pas que toutes les nations juives, chrétiennes ou musulmanes qui se sont succédées sur cette Terre ont été particulièrement attentives à la dignité de la personne humaine, mais toutes se sont jugées par ce même étalon moral : la vie humaine est sacrée, y mettre un terme n'est pas anodin, même si vous êtes un patriarche et que vous sacrifiez un enfant, même si vous êtes un roi et que vous sacrifiez un serf.

Ces religions posent donc la borne de ce qu'il est moral de protéger. L'être humain, sans distinction d'âge, de sexe, de race, de langue ou de religion, qui que soient ses parents et quelle que soit sa fortune, est nanti de droits à l'égal de tous les autres. Songez que ce ne sont pas toutes les civilisations qui sont bâties sur de telles prémisses.

Du coup, tout ce qui n'est pas un être humain ne dispose pas de ces mêmes droits. C'est le principe de poser une borne. Et c'est cette borne que des gens certes très bien intentionnés, mais peu inspirés, essaient aujourd'hui de faire sauter en conférant aux animaux des droits similaires aux êtres humains.

L'élément de langage à la mode est le suivant : " Croyez-vous que les animaux soient des créatures sensibles ? Oui ? Alors, ils sont égaux aux humains. " Excusez-moi, mais je ne vois pas le rapport. Mon smartphone aussi est sensible, il réagit quand je le touche, il s'éteint quand je le caresse, il fait bip quand il a fini de charger, il me réveille le matin, il est probablement bien plus intelligent que la plupart des insectes et que certains vertébrés rudimentaires, est-ce que ça lui confère des droits ?

Un autre argument est que l'homme, scientifiquement, est lui-aussi un animal, guère différent des grands singes, avec les mêmes organes que les chiens, les vaches et les cochons, pourquoi considérer les uns comme dignes d'être protégés par la loi, et les autres comme des meubles ?

C'est vrai. Scientifiquement, l'homme ne se différencie du bonobo que par une question de degré, et non de nature. D'accord, mais alors là, où placer la borne ? On confèrera des droits à Azor et Minette parce qu'ils sont de bons compagnons fidèles, et puis aussi aux dauphins et aux chimpanzés, qui sont si intelligents. Oui, mais alors pourquoi pas aux chevaux, aux bovins, aux autres mammifères ? Pourquoi se contenter des domestiques, pourquoi ne pas considérer comme "sensibles" les cerfs, les biches, les sangliers de nos forêts ? Et les oiseaux ? Et les poissons ? Et les crustacés, et les insectes ? Ne sont-ils pas aussi des "créatures sensibles" ? Savez-vous que même les lombrics peuvent ressentir la douleur et apprendre (laborieusement, certes) de leurs méprises ? Et puis, pourquoi ce biais animalo-centrique ? Demandez donc à un botaniste si les plantes ne sont pas des êtres vivants sensibles et dignes de respect. Même la plus humble des bactéries semble capable de ressentir la douleur, s'éloignant des gradients de substances toxiques pour filer goulûment vers les solutions sucrées.

Ce n'est pas exagérer que d'imaginer ça : les Jains d'Inde sont à ce point de respecter la vie qu'ils considèrent comme un péché d'avaler une mouche. C'est peu pratique. Les hindous, plus pragmatiques, n'oseraient jamais faire de mal à une vache, et mangent rarement de la viande, mais considèreraient comme de la merde tout humain de caste inférieure à la leur. Nos ancêtres eurent l'idée de placer la borne du respectable à la frontière de la vie humaine, c'est une des spécificités de notre civilisation, qui n'est pas plus mauvaise qu'une autre, je crois. Et pour sanctifier encore cette borne, ils ont au cours des siècles pratiqué des rituels, comme les sacrifices de bétail dans le judaïsme archaïque (qui perdure encore chez les musulmans sous la forme de l'Aïd). La pratique de la corrida relève de la même logique, et il n'est pas étonnant qu'elle cristallise l'opposition de ces mouvements qui sont opposés, non pas tant à la tauromachie qu'au message qu'elle véhicule : le triomphe de l'homme sur la bête, la supériorité de l'humain sur l'animal. La borne est là, nous indique le matador du bout de son épée, prenant à témoin l’assistance. C'est bien sûr insupportable à ces gens que j'appelle les cons anti-tout.

Maintenant, j'oserai un parallèle avec un autre débat de société. Il y eut un autre sujet où il fut nécessaire de poser la frontière de ce qu'il était judicieux de protéger, de poser la borne de l'humain. En France, en 1975, le législateur jugea bon de considérer que l'humanité commençait à la douzième semaine de grossesse. C'est la borne. Qu'est-ce qui manque à un embryon de onze semaine et sera apparue de façon particulièrement remarquable à la treizième ? Rien, évidemment, car le développement de l'embryon est un processus progressif. Une morula d'une centaine de cellules n'est pas un homme, et un fœtus de huit mois et demie ne me semble pas bien différent d'un collègue du même âge sorti un peu avant l'heure. L'humanité n'est pas objectivement quelque chose qui apparaît ipso facto un beau jour pour arrêter la main des avorteuses. Mais enfin, il faut bien fixer une borne. En France, c'est douze semaines.

J'ai beau y réfléchir, je ne vois pas de différence entre les militants anti-corrida et les anti-avortements, si ce n'est que les premiers ont meilleure presse. Pour moi, le CRAC, c'est SOS-tout petits pour les gauchistes. Fondamentalement, remettre en cause des bornes de ce genre, c'est ouvrir la porte à bien des choses qu'à titre personnel, je préfèrerai voir rester bien planquées dans le placard. On se souvient bien des raisons sociales et sanitaires qui rendirent nécessaires la légalisation de l'IVG, mais on a oublié dans les sables du temps les raisons qui ont présidé à la pose de cette borne qui sépare l'homme de l'animal. Quelle sympathie puis-je avoir pour des gens qui considèrent que ma vie ne vaut pas plus que celle d'un poulet d'élevage ? Comment puis-je me promener en toute quiétude dans la cité en sachant que de tels individus sont en liberté, prêchent leurs absurdités et font de plus en plus d'adeptes ? Qui sont ces gens qui considèrent que la solidarité avec mes semblables n'a pas lieu d'être, puisque je n'ai pas de semblable, à proprement parler ? Ce que je décris, ce n'est pas un changement de civilisation, ce sont à mes yeux les fondements de la barbarie.
Tags: opinion
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