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La fable de Père Grosjean


En tout cas, il prend aux riches...

Père Grosjean s'en revenait par les chemins, tout content d'avoir vendu à la ville six brebis et deux veaux. Bourse pleine et cœur léger, il s'engageait dans la forêt de Bondy. Il se faisait un quart d'heure qu'il profitait de l'ombre des chênes centenaires, qu'un importun surgi des taillis lui coupe la route et brandissant une épée.
" Halte-là, bourgeois ! Je te vois bien aise, revenant du bourg, et je me dis que tu dois être riche.
- Parbleu, un brigand !
- Si fait, bourgeois. Combien as-tu sur toi ?
- J'ai cent cinquante écus, toute ma fortune...
- Alors, donne m'en cinquante, et je te laisse passer. Cela me suffit pour manger à ma faim une semaine.
- Ah, coquin, tu as de la chance de me trouver seul et sans arme. Tiens, voici tes cinquante écus. "
Il lui donne la somme convenue, et comme promis, le brigand rengaine son fer, et repart dans les taillis.

Bien marri de cette aventure, Père Grosjean poursuit son périple dans la forêt de Bondy. Quelques minutes plus tard, il entre dans une clairière, et retombe sur le même brigand.
" Holà, bourgeois, j'ai changé d'avis. J'ai aussi une femme à nourrir, alors donne-moi encore cinquante écus.
- Quoi, encore ?
- Eh oui, la vie est dure pour tout le monde.
- Maudit brigand, voici encore cinquante écus, mais ne reviens plus m'importuner.
- Promis juré, bon bourgeois. "
Et il file dans les bois, laissant Père Grosjean reprendre sa route.

Ah vraiment, ces chemins ne sont pas sûrs, se dit notre compère qui, au fait des conventions du Conte, s'attendait bien à revoir son truand au coin du bois. Et de fait :
" Eh là, c'est moi z'encore !
- Ben tiens... Laisse moi deviner, tu as des enfants à nourrir ?
- Tu me l'ôtes de la bouche.
- Et tu veux encore cinquante écus.
- Tout de go.
- Les voici. Me laisseras-tu tranquille, maintenant ?
- Je le jure, bourgeois, sur ce que j'ai de plus sacré ! "
Et sur ces mots, il s'enfuit.

Père Grosjean est maintenant bien en colère d'avoir eu la sotte idée de traverser seul la forêt de Bondy, surtout avec une bourse pleine, contenant le fruit d'un dur labeur. Que va-t-il raconter à sa bonne Commère au village ? Enfin, il aperçoit la lisière du bois, avec un soulagement bien compréhensible. Mais, alors qu'il s'apprête à quitter la forêt de Bondy, voici qu'il revoit à nouveau le brigand, assis sur un rocher.
" Quoi, encore toi ? Mais je n'ai plus rien à te donner !
- Je le sais, je le sais. Et justement, c'est bien ce qui me chagrine. Car maintenant que je te laisse sans un sou vaillant, tu vas avoir une bien mauvaise opinion de moi, et de ma forêt, pas vrai ?
- Ah ça, c'est sûr.
- Et je devine que tu n'y remettras plus jamais les pieds.
- Tu as parfaitement raison.
- Du coup, je ne gagnerai plus rien de mon commerce. Voici pourquoi je te propose un arrangement. Je vais te rendre trente-cinq écus. Ils sont là, dans ma bourse.
- Vraiment ? Comme ça, tu me les rends ?
- Mais en contrepartie, il faudra me rendre quelques services.
- Tu es trop bon.
- Tout d'abord, il faudra que tu embauches mon fils Barnabé dans ta ferme. Comme il est sot, fainéant, méchant et assez violeur, personne ne veut le faire travailler dans la région, ce qui l'attriste. Ensuite, il faudra que tu subviennes aux besoins de ma vieille mère qui est malade et de ma tante Adélie qui est cul-de-jatte. Enfin, il faudra que tu repasses tous les mois par la forêt de Bondy afin que je te fasse les poches à nouveau, et tu ne devras rien dire à tes amis de notre arrangement, sans quoi ils risqueraient de se méfier et de ne plus passer par la forêt de Bondy. Alors, que dis-tu de ma générosité ?
- Non mais dis donc, tu es gonflé ! Tu me voles de plus de cent écus, et il faudrait encore que je prenne à ma charge tous les tarés de ta famille de dégénérés ? C'est un peu fort ton histoire !
- Alors là je suis choqué. Je m'attendais à ce que tu me remercies chaudement de ma générosité, et au lieu de ça, tu m'insultes ! Je te donne trente-cinq écus, je m'attends à une juste contrepartie en compensation de cette somme, qui est quand même rondelette, et tu m'envoies sur les roses. Quelle ingratitude... Et la solidarité alors ? "


J'en profite pour rendre hommage à Angus McBride,
décédé en 2007, illustrateur bien connu des
joueurs de MERP, et dont la présente illustra-
tion m'inspira deux ou trois historiettes.
Tags: belles histoires
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