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La catin II - livre II - Chapitre 9

Chapitre 9. On descend



« Oh, on flotte ! S’extasia Ange.
- C’est merveilleux, je me sens toute légère, renchérit la princesse.
- C’est dû au fait que nous sommes en chute libre, expliqua le docteur. Quelle merveilleuse sensation, n’est-ce pas ?
- Que voyez-vous, que voyez-vous ? Crachota Fabrizzio avec impatience.
- C’est fantastique ! Clama Corbin avec fierté, penché sur son hublot. La lune éclaire le paysage de façon somptueuse, regardez ! Oh, mais voyez les tours de cette ville perchée sur sa colline ! On dirait un jouet de gamin... Et cette rivière, ce grand lac noir... Et ce serpentin clair plus fin qu’un cheveu, c’est en fait une route. Voici que nous abordons des montagnes, nous allons les franchir comme un berger saute la barrière d’un pré !
- Ce sont les montagnes Pennines, précisa Toudot. Oh, de la neige ! Ce sont les cimes les plus élevées des Pennines, en effet, où s’accrochent les neiges éternelles. Que c’est beau, tout ce blanc sous la lune, c’est irréel, magique, féérique...
- Comme si les dieux charitables avaient repeint les sommets pour les faire paraître moins terribles aux yeux des hommes.
- Comme si, brûlés par le soleil, apparaissaient les os de la Terre.
- Comme si, au matin, tous les moutons du monde s’étaient réunis en quelque secret conclave en ces lieux retirés, broutant flanc contre flanc les prairies d’altitude.
- Comme si Whitney Houston avait éternué !
- Bref, c’est plein de neige. Oh, déjà elle s’en va.
- Eh oui, mes amis, poursuivit le docteur, car si grande est notre vitesse, désormais, que ces effroyables sommets, ces gouffres insondables, ces vallées qui ont englouti tant et tant de voyageurs innocents ne sont pour nous que la péripétie d’une minute. Ah vraiment, quelle belle invention.
- Mais au fait, s’étonna soudain la princesse, j’y songe, cette vitesse si grande, je suppose que quelque chose est prévu pour la diminuer, sans quoi notre arrivée risque d’être tonitruante, non ?
- En effet, ma jeune amie, en effet. Ne vous souvenez-vous pas de ce que nous ont expliqué les ingénieurs du centre ? La friction de l’air contre le bouclier thermique pourvoira à notre freinage, jusqu’à ce que nous retrouvions une vitesse décente. Il est constitué de couches épaisses d’un papier fort résistant à la chaleur, et nous épargnera la pénible tribulation qui consiste à périr carbonisé durant la rentrée dans l’air dense de la Terre. Puis des dispositifs spéciaux inventés par ce bon Fabrizzio prendront le relais, et nous nous poserons comme une fleur en plein cœur de Daglioli.
- Le bouclier thermique, oui, je m’en souviens. Il est à la base de la capsule, je crois.
- Tout à fait, juste en dessous de nous.
- Et nous, on se dirige tête la première vers Daglioli.
- C’est cela même.
- D’accord. C’est bien ce que je pensais. Et je suppose que le bouclier thermique en question n’a aucun besoin d’être dirigé dans la direction du mouvement pour être efficace, non ? Parce que sinon, ce serait alarmant.
- Ce serait... alarmant... en effet. Euh, attendez que j’en touche deux mots à Fabrizzio. Eh, de la Terre, vous m’entendez ?
- Oui, oui, j’ai entendu. Vous ne vous êtes pas retourné ?
- Eh bien non. On aurait dû ?
- Euh... Selon toute vraisemblance... Vous êtes bien certain de voyager toujours avec la tête dans le sens du mouvement ?
- Positivement.
- Dites-moi, vous avez devant vous une espèce de boîte en métal avec des tas de boutons et des fils, vous la voyez ?
- Absolument, je la vois.
- Il y a une minuscule vitre avec un petit texte qui s’affiche en blanc sur fond vert, vous pouvez le lire ?
- Ah non, c’est en noir sur fond rouge, et c’est écrit « CONGRUEUR GENERAL ERROR #3F00-C602 : FIELD BUFFER OVERFLOW ».
- Aïe. Ne paniquez pas, vous allez appuyer simultanément sur les trois boutons rouges situés sur les angles de la console, vous les voyez ?
- Je les vois. J’appuie ?
- Appuyez maintenant !
- D’accord. Le texte disparaît. Il y a des petits indicateurs qui clignotent partout. Ah, le texte revient. Il est effectivement blanc sur fond vert, et indique « BOOT PROCESSING ».
- Bien...
- Ah non, ça redevient rouge et ça dit encore « CONGRUEUR GENERAL ERROR #3F00-C602 : FIELD BUFFER OVERFLOW ».
- NE PANIQUEZ PAS !
- Mais je ne panique pas. Qu’est-ce qui se passe ? On a un problème ? Hein ?
- Oh putain... Oh putain... Bon, passez-moi votre patronne.
- Madame Vertu ? Mon amie ? Eh oh...
- Excusez-moi ? Dit Vertu qui peinait à émerger de son songe. Vous disiez ? Oh... je suis un peu vaseuse... »
On eut dit, en effet, qu’elle venait de se réveiller d’une nuit trop courte après avait sifflé la veille deux bouteilles de vodka frelatée.
« Je crains qu’elle ne se sente pas bien.
- OK, OK, docteur, vous allez prendre les commandes manuelles.
- Pardon ? Je croyais que...
- Arrêtez de croire et faites ce que je vous dis. Vous allez commencer par mettre le congrueur hors circuit. Soulevez la languette rayée de noir et d’orange.
- Celle où il y a marqué « NE JAMAIS SOULEVER » ?
- Exactement. Appuyez sur le bouton.
- Voilà, c’est fait.
- Vous avez maintenant une alarme qui retentit.
- Non.
- Vous êtes sûr ?
- Ou alors c’est une alarme très discrète.
- Que dit la petite fenêtre de texte ?
- Toujours pareil, « CONGRUEUR GENERAL... ».
- Appuyez plusieurs fois sur le bouton, jusqu’à ce que ça affiche « CONGRUEUR OFFLINE ».
- Ben... vous êtes sûr qu’il marche votre truc ?
- D’accord, plan B, plan B, vous avez un petit boîtier rouge juste au-dessus de vous.
- Je le vois. Mais on dirait du matériel de lutte contre l’incendie.
- Exactement. Essayez de l’ouvrir et prenez l’instrument à l’intérieur.
- D’accord. C’est une sorte de hachette en bronze, on dirait ?
- C’est bien ça, en fait ça s’appelle une tricoise, mais là n’est pas la question. Maintenant, servez-vous en pour démolir cette saloperie de congrueur de merde ! Allez-y, du nerf !
- Hein ? Vous êtes sûr ?
- Ne discutez pas, allez-y de bon cœur ! Han ! Han !
- Han ! Han ! Han ! Y’a des boutons qui volent dans la cabine maintenant... Le capot est à moitié ouvert... Il y a une grande quantité de mécanismes qui...
- Déglinguez-les soigneusement, ça doit donner l’impression d’être complètement mort.
- D’accord. »
Perplexe et légèrement alarmé, le docteur s’exécuta et bientôt, les délicats rouages du congrueur se turent à jamais tandis que les fluides dataporteurs s’épanchaient dans la cabine en gouttelettes iridescentes.
« Il est mort. Et maintenant, on fait quoi ?
- Maintenant vous n’avez plus le choix, vous allez tenter une rentrée dans l’atmosphère en mode manuel. Vous avez en face de vous deux écrans de verre avec des marques, placez-vous de manière à ce que les deux réticules coïncident.
- Ah, mon siège est mal réglé !
- Vous n’avez pas le temps de le régler, vous êtes déjà en train de redescendre dans l’atmosphère. Bien, la manette située à votre main gauche commande le roulis et le tangage de la capsule, la manette de droite commande le lacet. Comme je n’ai pas le temps de vous expliquer de quoi il s’agit, priez votre dieu préféré qu’il vous inspire rapidement.
- Il y a des petites lignes et des chiffres qui s’affichent sur les écrans de verre !
- C’est normal, c’est normal. Vous allez pousser la commande de tangage vers l’avant pour obtenir un léger mouvement de rotation. Allez-y...
- J’ai entendu quelque chose faire pouf-pouf !
- Tant mieux. Vous voyez que votre capsule tourne sur elle-même. Maintenant, vous allez observer l’écran de verre et les petites lignes. Vous notez qu’elles sont graduées. Il y a aussi un viseur fixe. Quand le viseur sera positionné aux alentours de zéro, vous ferez tirerez la commande de tangage dans le sens inverse de manière à arrêter la rotation. C’est un peu délicat, alors allez-y doucement. Le but du jeu est de vous arrêter à un angle de rentrée de -23 grades. Vous devez maintenir cet angle à tout prix, sans quoi vous allez... expérimenter divers problèmes techniques.
- D’accord, d’accord... Ce véhicule est plutôt facile à maîtriser en fait.
- HEIN ? Bon, eh bien si vous êtes à l’aise, vous pouvez aussi faire des fioritures en tentant de corriger le lacet. Pour ça, observez l’indicateur situé en bas de l’écran de verre et stabilisez-le à 200 grades. J’insiste sur le fait que c’est très précis comme réglage.
- Pas de problème, je maîtrise, je maîtrise. Et je fais quoi avec les petits carrés.
- Les petits carrés... Ah oui, l’indicateur de route. C’est normalement ce qui doit vous ramener pile sur Daglioli, mais sans congrueur, c’est quasiment impossible. Dans votre situation, ce sera déjà un bel exploit si vous arrivez à toucher terre vivants.
- Non mais j’aimerais bien essayer quand même.
- Vous êtes sûr ?
- Allez-y, ça va le faire.
- Bon, alors désengagez le mode angulaire du RCS et passez en mode vectoriel. Il y a un interrupteur pour ça près de la manette de gauche. Une fois que c’est fait, et uniquement si vous êtes correctement aligné, utilisez les moteurs fusée pour aligner le viseur pile au milieu de l’enfilade des carrés.
- Ah, c’est bien ce que je pensais. D’accord... dans les carrés.
- De temps en temps, il faut revenir en mode angulaire pour réorienter la capsule.
- Ça va sans dire. Mais pourquoi vous n’arrêtez pas de dire que c’est compliqué, il est simple comme bonjour cet engin. Il suffit d’avoir l’esprit tourné correctement. Nous percevons une étrange lueur orange par les hublots, est-ce normal ?
- Comment voulez-vous que je sache, docteur ? Vous avancez hardiment là où nul homme n’est jamais allé auparavant.
- On va donc supposer que c’est normal. On commence à ressentir à nouveau la gravité.
- C’est très bien, l’atmosphère vous freine comme prévu.
- Les paramètres de rentrée sont corrects, trajectoire nominale. J’ai un roulis de quatre grades par seconde, je corrige.
- Pourquoi pas, docteur...
- La lueur orange dont je vous parlais devient particulièrement intense et vire au jaune. Nous commençons à être assez rudement tassés sur nos sièges.
- Oui, le freinage risque d’être un peu plus rude que le décollage.
- Comment se fait-il que vous ne nous ayez pas parlé de ce détail au briefing ?
- C’est parce que bling bling frottepapier... perdons le contact... »

Ô, pauvres navigateurs du cosmos, jouets impuissants de capricieux et rudimentaires astronefs, ballottés dans les hautes couches de l’atmosphères portées au rouge par la friction infernale, ficelés à vos trônes d’angoisse, tel est votre gloire et votre fardeau, hélas, que d’être livrés impuissants aux aléas d’éléments qui vous dépassent, d’un destin trop grand, de sombres puissances que nulle volonté ne saurait maîtriser. Dans les contrées avoisinantes, ravagées par la guerre et les privations, quelques amoureux penchés à la fenêtre se dépêchèrent de faire un vœu, voyant le météore d’une singulière magnitude qui fendait le ciel.
« Je crois, dit enfin la Princesse, que ça faisait bien vingt ans que je n’avais rempli une couche.
- Quel horrible sifflement, dit Dizuiteurtrente, blême, qui s’était tenu coi pendant tout ce bref voyage.
- Il se calme, dirait-on. Je pense que nous sommes enfin freinés, et que maintenant, nous tombons en chute libre. Docteur, où en sommes-nous ?
- Vous avez raison, Princesse, nous sommes à cinq mille brasses d’altitude au-dessus de Daglioli, et nous tombons comme une pierre.
- Ah, voici qui me rassure tout à fait ! Et maintenant, est-il prévu que l’on s’écrase ?
- Selon monsieur d’Areva, un logement situé dans le cône sommital contient un dispositif de son invention qui devrait parachever le freinage, c’est ce qu’il appelle le parachèvechute. Il devrait se déclencher en dessous de deux-mille brasses.
- Et si ce n’est pas le cas ?
- Je crois que si la communication avec le centre était encore active, des bruits de gamelle répondraient de façon éloquente à votre question.
- C’était juste histoire de faire la conversation.
- Dieux tout puissants, l’écran s’éteint ! Tout devient noir, je n’ai plus aucun paramètre de vol.
- C’est sans doute que nous sommes entrés dans la zone anti-magique qui protège Daglioli. Au fait, croyez-vous que le parachèvechte de d’Areva se déclenche par magie ? »
Un silence horrifié répondit à la question.

Par bonheur, Fabrizzio d’Areva avait eu vent des travaux de Torducello, un de ses éminents confrères qui, ayant étudié la pression des gaz, avait mis au point un dispositif permettant de les mesurer avec précision, et d’en déduire l’altitude. Dès qu’ils eurent franchi la limite programmée, les trappes sommitales s’ouvrirent comme la corolle d’une fleur, et trois immenses pyramides de soie grise se déployèrent, retenues à l’habitacle telles des cerfs-volants. Ils descendaient maintenant lentement, très lentement au-dessus de la grande cité de Daglioli, dont les campaniles blancs et carrés se dressaient dans la nuit comme les dents d’un hideux monstre marin.
Au fait, où diable allaient-ils atterrir ? Voilà bien la question que personne n’avait abordée jusqu’ici, et qui faisait maintenant surface de façon prégnante. Il serait en effet malséant qu’ils se posassent, par exemple, au beau milieu de la caserne de la Légion Pourpre des Egorgeurs Fanatiques de Daglioli.
Il y eut un choc violent, suivi d’une plainte déchirante. L’un des parachèvechutes s’était pris dans les gargouilles d’une grande tour. La capsule oscilla, puis s’immobilisa. Elle pendait maintenant, accrochée au Grand Beffroi du Palazzo Municipale de Daglioli, sur le côté donnant sur la Piazza del Festivo, juste au dessus du célèbre gros horloge, chef d’œuvre mondialement célèbre de Filippi del Bitonio, bref, si ce n’était pas l’endroit le plus en vue de la ville, c’était dans le peloton de tête.

Oh, les gars, il est presque temps que vous décarriez d’ici vite fait !
Tags: la catin de baentcher
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