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La catin II - livre II - Chapitre 10

Chapitre 10. L’ombre de Savanerole



Il est peut-être temps que je vous entretienne un brin du difficile cas de théologie qui faisait s’affronter si rudement les armées de Daglioli et celles de Schizietta. Vous allez rire, c’est trois fois rien. Quinze ans plus tôt, Daglioli était la plus riche cité du nord de la péninsule Balnaise. Son port, l’un des plus actifs de la mer Kaltienne, constituait un accès privilégié aux richesses de l’orient pour les contrées du nord, autant qu’un débouché pour les productions agricoles et artisanales de l’arrière-pays. Daglioli était alors une république sous la conduite des vingt-trois plus riches familles marchandes coalisées, dites « les vingt-trois égales », étant bien entendu que la plus égale d’entre elles était la famille Monoscotti. Sous la douce férule de ces bons princes, la ville avait bien engraissé, et tout cet or avait été utilement employé à ce que vous imaginez, à savoir faire la guerre, nourrir pléthore d’artistes plus ou moins inspirés et organiser des orgies raffinées où l’on pouvait s’adonner sans entrave à tous les hédonismes. Donc, Daglioli ressemblait à s’y méprendre à Schizietta, cette seconde ayant du reste largement pris modèle sur sa rivale pour son développement.
Et puis un jour, un homme était arrivé. Enfin, il n’était pas vraiment arrivé puisqu’il était né à Daglioli et y avait toujours vécu, mais brusquement, il avait pris beaucoup d’importance, donc beaucoup de gens pensaient qu’il était arrivé. Bref... C’était un religieux, un prêtre de Myrna du nom de Savanerole.
Le culte de Myrna n’est pas très exigeant pour ses prêtres, pas plus que pour ses fidèles d’ailleurs. N’importe qui peut acheter ou aménager une salle de prière selon ses moyens, disposer une statue de la déesse muette et marmonner les quelques prières que tout le monde connaît, ça fait un prêtre de Myrna passable. Myrna ne réclame pas d’ascèse ni de célibat, pas même de se raser le crâne ou les parties génitales. La plupart des prêtres de Myrna sont plutôt du genre commerçants. Ils reçoivent dons et offrandes, en échange de quoi ils vous aspergent d’eau bénite, vous accompagnent d’un petit vœu, vous marient, vous enterrent, servent d’assistante sociale et d’intermédiaire dans les querelles ménagères, et le restent du temps, balayent leur temple et font leurs comptes, comme n’importe quel épicier le fait dans son épicerie.
En ces temps là, Savanerole tenait donc une petite chapelle dans le nord de la ville, dans un quartier de marchands peu fortunés, et malheureusement, il n’avait pas le caractère d’un épicier. Il avait hérité sa charge de son père, et soucieux d’honorer sa mémoire, accomplissait son sacerdoce avec un zèle tout à fait digne d’éloges. Malheureusement, si le père avait tenu un établissement assez prospère, le fils pour sa part maintenait difficilement ses finances à flot, peinait à payer le bedeau, la bonne et les deux danseuses sacrées, et il ne voyait pas trop comment faire face aux lourds travaux de réfection de la chapelle qui s’annonçaient impérieusement, le bâtiment prenant de l’âge. Peut-être était-ce à cause de son tempérament emporté et sévère. Peut-être aussi était-ce dû à l’évolution sociologique du quartier, où les ruraux déracinés, qui avaient toujours adressé leurs prières à Myrna, étaient peu à peu devenus des urbains un peu honteux de leurs racines paysannes, et s’étaient par affectation tournés vers des divinités supposées plus sophistiquées que la vieille déesse des bois et des rivières.
Et puis un beau jour, il eut « la révélation ». Un jour pas si beau que ça d’ailleurs puisqu’il avait plu à seaux, et c’est précisément lorsqu’un pan de la fresque se détacha du mur sous l’effet des infiltrations qu’il eut cette fameuse révélation. Il tomba dans ce qu’il appela une transe extatique. La bonne, pour sa part, appela ça une folie furieuse. Maudissant la création entière en des termes peu indiqués pour une homélie, brandissant le poing, pourpre de rage, aux quatre coins cardinaux, il ravagea son propre temple à coups d’encensoir avant de tomber d’apoplexie, les bras en croix, dans un coma qui dura toute une semaine.
A son lever, il avait toute sa santé et toute sa raison, mais il avait compris pourquoi ça n’allait pas chez lui. C’était parce que ça n’allait pas dans la Cité. Et si ça n’allait pas dans la Cité, c’était parce que ses habitants, oublieux des enseignements divins, se livraient à la débauche et à la fornication au lieu de se consacrer à la prière et au travail. A l’office hebdomadaire suivant, il s’en ouvrit à ses ouailles, qui comptaient essentiellement de vieilles gens. Lesquelles vieilles gens l’approuvèrent tout à fait, faisant remarquer qu’à leur époque, les jeunes avaient le respect des anciens, ils ne passaient pas leur temps à forniquer dans les coins et à se goinfrer de sucreries, et que eux à dix ans ils étaient en apprentissage dans un atelier et pas à glander comme des fainéants chez leurs parents en fumant des pétards de drogue et en écoutant de la musique de numides tout en jouant à des jeux vidéo débiles. Tous ces bons dévots tombèrent d’accord avec Savanerole pour considérer que désormais, la société ferait bien de se consacrer à la prière et au travail. Etant bien entendu que ce seraient les vieux qui se chargeraient de la prière, et les jeunes du travail.
Semaine après semaine, les sermons se firent de plus en plus virulents, et l’assistance de plus en plus importante. Un jour, il dénonçait la gloutonnerie qui prive de son pain l’honnête homme tandis que le profiteur faisait du lard. Un autre jour, il stigmatisait l’outrance de la mode vestimentaire et les femmes impudiques qui dévoilaient leurs gorges à la concupiscence des hommes. Un autre jour encore, il s’insurgeait contre le goût des arts profanes, qui détournait de la Vraie Foi l’argent des riches mécènes. Il n’eut pourtant bientôt plus matière à se plaindre sur ce chapitre, car son audience crût rapidement. Ce qui est merveilleux avec les vieux barbons réactionnaires, c’est que leur réservoir semble inépuisable, et qu’ils ont souvent plein d’argent. Donc, après avoir refait sa toiture, notre austère abbé s’était-il attaché à prêcher au-dehors de sa paroisse, pour élargir son audience. Il faut croire que la population était mûre pour entendre ce genre de discours, car bien vite il devint un des guides spirituels les plus écoutés, haranguant sur les places des marchés, dénonçant avec véhémence, faisant chaque jour plus d’adeptes.
Fort occupées par leurs petites intrigues de cour, les vingt-trois égales ne prirent pas au sérieux cet énergumène issu de la plèbe, vêtu de bure et qui n’avait pas même un compte à la banque. Que leur importait donc l’avis des masses ? Ces nobles familles qui de toute éternité réglaient leurs affaires et soudaient leurs alliances par voie de mercenaires, coups de mains, assassinats et autres traîtrises n’avaient rien à craindre de la vile canaille. En quoi quelques va-nu-pieds excités par un fanatique religieux pouvaient-ils bien les concerner ?
Il suffit d’une journée pour que le visage de Daglioli change totalement. Un matin, à l’aurore, une foule d’adeptes de Savanerole plutôt agités avait d’abord convergé devant le Palazzo di Pontafiori. Le différend à l’origine de cet épisode portait sur le fait que les Pontafiori, qui avaient la haute main sur la congrégation des charcutiers, avaient répandu dans leurs échoppes l’usage des paupiettes entourées d’un élastique, sous prétexte que « on gagne du temps, et c’est bien assez bon pour ces cons de clients ». La chose était d’autant plus scandaleuse que pour leur consommation personnelle, les Pontafiori avaient conservé l’usage ancien et très bon du fil à rôti, que des serviteurs spécialisés leur découpaient d’ailleurs avec dextérité avant consommation (on les appelait les Coppacciore di Palpietti). La foule avait donc massacré les gardes et les serviteurs, puis atrocement supplicié tous les membres de la famille Pontafiori avant de les pendre à leurs fenêtres par leurs boyaux – ironique destin pour des charcutiers.
Avant que la garde municipale n’ai eu le temps de réagir, les insurgés se ruèrent sur le Palazzo di Cloportini, de l’autre côté de la rue, qu’ils visitèrent de la même manière. Ils avaient pris l’habitude du pillage, et considérant l’impunité que leur conférait leur force, ne comptaient pas s’arrêter en si bon chemin. C’est alors que conformément à leurs accords d’alliance avec les Pontafiori, les familles Contolambrini et Di Bovese envoyèrent leurs troupes mater la canaille. Mais ils tombèrent sur les mercenaires des Di Farfalle, des Di Narutto et des Forfantini, leurs ennemis jurés, venus profiter de l’aubaine et prêter main forte aux rebelles. Les fourbes Di Gnocchi, alliés aux sournois Pantaloni, prévenus par un espion, lancèrent alors l’assaut sur le riche castel Di Stefano, resté sans défense. La garde municipale fut enfin envoyée sur les lieux pour rétablir l’ordre, mais tomba en route sur les le comte Gelati, qui menait ses troupes et sa famille vers l’arsenal afin de se mettre à l’abri de tant d’agitation. Telle était la tension en cette tragique journée que les deux commandants n’eurent pas le temps de s’expliquer avant que les premiers carreaux d’arbalètes ne traversassent les premières cervelles, et rapidement, ça dégénéra. Les ouvriers, qui s’étaient levés tard ce jour là – car c’était férié – découvrirent l’ampleur du chaos en arrivant dans les rues, et comprirent spontanément que c’était une excellente occasion pour voler l’or de leurs patrons et en tirer vengeance. Ce n’est qu’à la fin de l’après-midi que le régiment des Seccutore, appelé en urgence pour calmer les esprits, déferla dans la ville et se mit à calmer de façon définitive tous les esprits qui passaient à portée de lance, en s’acharnant particulièrement sur la majorité de citoyens qui s’étaient sagement barricadée chez elle en attendant que ça passe. Mais lorsque la nuit fut tombée, et que les crimes des Seccutore furent connus et amplifiés dans tous les quartiers de Daglioli, la fureur de la populace chauffée à blanc ne connut pas de bornes, à telle enseigne que selon la légende, même les religieuses de Santa Chiara della Fachollina sortirent de leurs couvents, porte-cierge à la main, pour en finir avec ces soudards. Les Seccutore étaient bien entraînés et supérieurement équipés, mais ils avaient eu le grand tort de s’éparpiller dans les ruelles en quête d’or, de vin et de pucelles, et dans ces conditions, la meilleure troupe du monde ne peut rien lorsqu’elle est submergée à vingt contre un.
Les chroniques historiques sont assez confuses sur la suite des événements.
On sait seulement que Maurizzio del Bucco profita de la confusion générale pour se faire couronner "Premier Princeps". Ce qui dura six semaines. Il fut renversé par les maisons alliées Di Gregorini et Scozzino. La monarchie dagliolienne connut pas moins de sept rois successifs, autant que la monarchie romaine. Un bel exploit si l'on garde à l'esprit qu'elle ne dura que soixante-six jours. Elle fut renversée par la "République des Proconsuls", qui fit une grande consommation de proconsuls, avant d'être remplacée par la "République du Triumvir", qui fonctionnait plus ou moins sur le même principe, mais avec une efficacité triplée du fait qu'il y avait trois dirigeants à assassiner au lieu d'un. Cette éruption de sang s'épanchant à gros bouillon dans les ruelles de la malheureuse cité, loin d'apaiser la soif de pouvoir des familles nobles, semblait au contraire stimuler leur ardeur. Plutôt que de s'arrêter cinq minutes pour souffler et réfléchir un peu à la finalité de tout ceci, cette période les vit développer une frénésie de complots, d'alliances, de coups bas, tant et si bien que le mot "trahison" sortit du vocabulaire dagliolien, tant il constituait maintenant la norme sociale. Les égorgeurs étaient alors à la fête, même les plus médiocres lames trouvaient facilement un emploi à leurs conditions, mais pour d'autres métiers, la vie était plus dure. A l'appel de leur confrérie, les alchimistes avaient ainsi défilé dignement dans les rues pour réclamer une aide de l'état. En effet, les poisons bien élevés mettent plusieurs jours à faire leur effet, et plus personne ne pouvait se payer le luxe d'attendre aussi longtemps pour occire un ennemi.
Le calme revint soudain dans les rue lorsque le spazzore Ponzolini prit les rênes. Le spazzore, c'était le chef de la police, un poste que par souci de neutralité, les Daglioliens confiaient traditionnellement à un condottiere étranger ne sachant rien des petites combines entre familles. Ponzolini était un assez vieil homme, las des honneurs et de l'argent, et dont la sagesse et la tempérance étaient vertus légendaires. A la tête de ses gardes citoyennes, il parvint à rétablir enfin le calme, à éteindre les querelles les plus criantes, à rouvrir les marchés de la ville, à enterrer les monceaux de cadavres, et enfin, durant son règne, les Daglioliens purent à nouveau regarder l'avenir avec confiance.
Las, son règne dura deux semaines. Dès que le vieil officier se fut éteint de mort naturelle (il est assez naturel de mourir, en effet, lorsqu'on vous transperce de vingt-cinq coups de lance), ces satanées familles nobles reprirent leur folle sarabande autour du palais municipal, s'y succédant à une cadence stroboscopique. Le 17 scorlopendre 733, date historique, on établit un record difficile à battre, puisque Daglioli connut pas moins de trois régimes et onze chefs d'état différents, dont plusieurs n'ayant pas même le temps d'être informés de leur infortune avant de passer de vie à trépas. Tant était grande la confusion que dans le jeu des alliances, on voyait les mères épouser leurs fils, les frères épouser les soeurs, et en une occasion, le frère épouser le frère.
Et puis ça se calma pour de bon, pour deux raisons essentielles. La première, c'était que le peuple avait fui la ville, et que sans leurs serviteurs, les nobles gens en étaient réduits à vider eux-même leurs pots de chambres, à faire la cuisine et à balayer leurs chambres, situation intolérable. La seconde, c'était que les familles en question se résumaient maintenant à peu de chose. Si l'on exceptait les enfants en bas âge, les vieilles femmes et les cousins demeurés, on pouvait dire qu'ils s'étaient très efficacement entre-massacrés. Les cousins demeurés, justement, étaient assez abondants chez les Fantocci, ce qui fit paradoxalement la fortune de la famille.
En effet, à mesure que l'élite dagliolienne sombrait dans la folie, il y en avait un qui se frottait les mains. Eh oui, Savanerole ! Vous l'aviez oublié, celui-là, pas vrai ? Lui, en revanche, n'avait pas oublié de prendre soin de ses affaires. Devant un tel chaos, les petites gens sont souvent tentées de se tourner vers la religion, ce qui est bien naturel. Notre prêtre d'eut pas beaucoup à se creuser la cervelle pour décrire les ravages que peuvent causer la licence des moeurs, la fornication et l'abus de substance stupéfiantes sur une élite décadente.
Bref, dès qu'il estima la situation mûre, notre ami Savanerole renversa la vieille baderne sénile qui occupait temporairement le trône (Filippi del N'diolo, pour ceux que ça intéresse) et installa à sa place le bien commode doge Liquidio Fantocci, crétin goitreux et exophtalmique de quinze ans, parce qu'il fallait bien présenter un nobliau au peuple. Mais il y avait bien longtemps, en vérité, que Savanerole et ses sectateurs avaient profité du vide du pouvoir pour s'établir solidement dans chacun de ses rouages.

Les premières années, tout alla bien à Daglioli, qui se releva rapidement de tout ce tracas. Les affaires reprirent, les boutiques rouvrirent, les navires marchands refirent leur apparition dans le port. Mais il en est des hommes d'église comme des autres, à savoir que le pouvoir les corromps. Hélas pour Daglioli, elle n'était point gouvernée par un hypocrite, mais par un véritable dévot qui, refusant tout luxe, ne changea rien à son mode de vie, ne prit ni maîtresse ni giton, et tout au contraire, voyant que sa politique faisait merveille, décida de poursuivre.
Bientôt, les interdits se mirent à pleuvoir. On interdit la pratique ancienne et honorable des maisons de prostitution, les combats de gladiateurs qui faisaient la joie des soirées entre amis dans la bonne société, puis ce furent les courses de chevaux et les compétitions sportives, sous prétexte que la chair des athlètes étalée au vu de tous était une invitation à la concupiscence et la pédérastie. On réglementa la tenue des femmes, qui devaient toutes porter la même robe noire sous peine d'être bastonnées par la sévère milice religieuse. Beaucoup d'hommes applaudirent la mesure en appréciant l'économie que ces interdictions allaient apporter à leur ménage, mais ils déchantèrent lorsqu'ils durent eux-mêmes abandonner poulaines, plastrons rembourrés, bas multicolores et coquilles avantageuses qui faisaient la fierté de l'homme élégant pour revêtir quelque obscure chasuble de moine, se raser barbe et moustache et aller à l'église deux fois par jour. Bien sûr, tout autre culte que celui de Myrna fut aboli, et les temples des autres divinités qui ne furent pas convertis, on les livra aux flammes. D'obscurs interdits, jusque-là inconnus des annales myrnéennes, furent édictés. On prohiba le porc certains jours, le poisson d'autres jours, les patates tout le temps, le riz une semaine sur deux, et malheur au commerçant qui enfreignait la loi, que ce fut par malice ou par étourderie, il était promptement mené au pilori. Que dire des merveilles artistiques de Daglioli ? Hélas, elles rejoignirent bientôt les mythes et les légendes des cités perdues. Le burin et la torche eurent vite réduit à néant tout ce qui était frappé de la malédiction de la beauté. Des miliciens pénétrèrent un soir dans les logis des riches, les dépouillèrent de toute ornementation, et après en avoir chassé leurs habitants, y entassèrent des miséreux qui traînaient dans les rues. De ce jour, ceux que l'on prenait à vivredans le caniveau furent, sans plus de jugement, égorgés sur la grève avant d'être jetés dans le port. Dans le souci de tourner le dos aux pratiques précieuses de jadis, aux madrigaux galants, aux pièces spirituelles et autres mots d'esprit, on alla jusqu'à édicter des règles sur la façon dont on devait parler. Un dictionnaire officiel fut créé, recensant "les trois-cent mots qu'on parle", ainsi qu'une grammaire de dix-huit pages, dont deux gravures détaillant les instruments de torture qui seraient utilisés au détriment des contrevenants. Malheur à qui se livrait au gongorisme, en ces temps là ! L'amphigourisme n'était certes pas de mise, non plus que l'idiotisme, et s'il vous avait pris l'idée d'émettre des circonlocutions, vous eussiez pu réchapper au chevalet, encore eut-il fallu que vous courussiez vite.
On le devine, toutes ces pesanteurs n'arrangèrent pas les affaires de la principauté, qui cessa rapidement d'attirer l'or du monde pour devenir une terre de misère. Toutefois, les dévots de Myrna avaient une autre opinion sur la situation. Bien entendu, ces revers de fortune ne pouvaient en aucun cas être dus à la politique menée par le bon Savanerole, puisqu'il était l'envoyé des dieux. L'explication était toute autre. Peut-être étaient-ce des saboteurs qui complotaient la ruine de l'état ? Sans doute, mais pourquoi ? Mais voyons, c'était bien sûr, ils agissaient pour le compte du parti de l'étranger, ces cités rivales qui entendaient mettre Daglioli à genoux pour y rétablir leurs cultes impies, leurs moeurs dépravées et leurs plaisanteries qu'on comprend pas ! Ah, les immondes scorpions ! Vite, vite, il fallait trancher dans le vif, écraser les états voisins et apporter en tous lieux Piété, Justice et Vérité.
Par bonheur pour la péninsule Balnaise, si Savanerole était un prédicateur doué, il n'avait aucun talent militaire, et s'il parvint à mordre un temps sur les terres du duché de Polente, il ne put guère progresser plus avant.
C'est alors que la noble Schizietta, rivale de Daglioli depuis des lustres, entra en scène. Soucieux de libérer ces malheureux Daglioliens, de rétablir le droit ancien et de faire régner la liberté et la civilisation, le Comte lança vers le couchant ses vaillantes armées. Il faut dire aussi que Savanerole venait d'interdire dans ses états l’usage du prêt à intérêt, ce qui, si de telles idées venaient à se répandre, ne manquerait pas de nuire quelque peu aux affaires de la famille Urbino, qui tenait, je vous le rappelle, une banque. Et après quelques escarmouches et pas mal de redditions spontanées (car disons les choses honnêtement, après des années d'un si morne gouvernement, les troupes daglioliennes n’évoquaient Leonidas qu’en leur mollesse semblable au moelleux d’un chocolat fondant, et point du tout par une quelconque analogie avec le héros des Thermopyles), elles parvinrent sans encombres jusqu'aux murailles.
Or, héritage de l’âge d’or de Daglioli, lesdites murailles étaient fort impressionnantes, à l’épreuve des machines de siège les plus puissantes et protégées contre la magie. Après bien des assauts infructueux, il apparut à l’état-major de Schizietta que seuls des agents agissant de l’intérieur auraient quelque chance de mettre fin au siège avant la survenue de l’hiver, qui rendrait problématique le ravitaillement de l’armée.

Et c’était précisément ce qui avait justifié les coûteuses cabrioles orbitales de nos héros.
Tags: la catin de baentcher
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