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Pour des siècles et des siècles (amen)

Il est singulier de voir comme l'architecture est souvent parée par ses promoteurs d'un message, lequel est presque aussitôt oublié par ceux qui la contemplent. Ainsi, parmi les millions de touristes qui chaque année viennent se faire voler leurs portefeuilles devant la Basilique du Sacré-Cœur, je doute qu'il y en ai plus d'un sur cent qui ai ne serait-ce qu'une vague idée des raisons qui l'ont faite construire à cet endroit. Déjà, les Japonais et Américains qui l'admirent seraient sans doute bien surpris d'apprendre que cette merveille d'architecture médiévale Française, remontant aux temps obscurs des croisades et des la guerre de cent ans, sous Louis X (dit le Hutin, et dire qu'ils ont fait ça sans connaître la roue !) est bien plus jeune que ça. En fait, le Sacré-Cœur a moins de cent ans, puisqu'il fut consacré en 1919, et que les travaux furent réellement achevés en 1923, soit trente-quatre ans APRES la tour Eiffel, 87 ans après l'Arc de Triomphe. Les Parisiens ont pu se rendre à la première messe en métro, apparu en 1905, ou en automobile, dans des rues éclairées par l'électricité. Il fut mis en chantier après la guerre franco-prussienne de 1870, la plupart des immeubles de Paris lui sont antérieurs. C'est donc un bâtiment moderne.


Louis X, enluminure sur parchemin, v. 1225

La construction de ce gros monument est le fruit d'un message politique qui, donc, échappe totalement à l'immense majorité des badauds. La guerre de 1870 s'était soldée par une défaite humiliante, et le parti catholique l'avait mise sur le compte de la licence des mœurs, la corruption de la jeunesse et l'abandon de la religion, consécutives aux errements laïcards de la Révolution Française et des divers régimes républicains qui s'ensuivirent (et ce malgré le fait que la défaite fut le fait du Second Empire). Donc, c'est dans le but d'expier aux yeux du Seigneur les pêchés de la France que ce temple blanc fut érigé. Le temps que le bâtiment pousse, toutefois, la 3e République s'était ancrée solidement dans les mœurs, il y avait eu la séparation de l'église et de l'état, puis une guerre mondiale qui avait réconcilié tout le monde autour de la bannière tricolore, et donc, le bâtiment devenait sans objet réel, autre que d'esbaudir les levantins.

Notez que Paris s’enorgueillit (moyennement) d'un autre bâtiment de destination similaire, qui est sans doute le monument le moins connu de la capitale : la chapelle expiatoire. Ce lieu de culte habilement dissimulé dans un coin obscur recoin du VIIIe arrondissement, au fond d'un jardin public, expie le meurtre de nos bons souverains Louis XVI et Marie-Antoinette par la gueuse, en 1792. Il faut vraiment être Parisien pour connaître l'endroit, qui ne figure pas sur les circuits touristiques habituels. On comprend bien pourquoi on n'en fait pas la publicité. Mais autant il est possible de planquer la modeste chapelle expiatoire, autant il est difficile d'ignorer la présence du Sacré-Cœur juché sur la plus haute colline de la ville.

Toujours est-il que derrière le Sacré-Cœur, se trouve la rue du Chevalier de la Barre. Cette artère modeste et pittoresque fut ainsi nommée en 1885, donc pendant les travaux du Sacré-Cœur, en l'honneur d'un jeune noble libre-penseur qui fut condamné à mort, en 1766, pour avoir refusé de se découvrir au passage d'une procession. Ce symbole anticlérical, en ce lieu précis, revêt un caractère savoureux pour l'amateur d'histoire, qui échappe totalement à la cohorte des béotiens.

Tags: belles histoires
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