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08 July 2015 @ 08:16 am
Hallowed by thy name  
Il savait bien ce qui l'attendait, en tout cas dans les grandes lignes. Depuis qu'il avait été capturé, seul survivant de son peloton, dans les faubourgs d'Alep, il n'avait guère d'illusion. Cela faisait deux mois qu'entre coups et brimades, il ne trouvait plus de secours que dans la prière. Quand son geôlier, le grand Ali, avait commencé à se montrer amical avec lui, il avait compris ce que ça signifiait. Son calvaire serait bientôt terminé, bientôt, il rejoindrait Dieu, il rejoindrait ses parents et la cohorte de ses ancêtres. Il n'avait pas de doute sur l'issue de son aventure, la seule incertitude résidait dans le procédé. Lui feraient-ils la grâce d'une fin digne d'un combattant ? Ou bien aurait-il droit à l'une de ces grotesques manifestations de barbarie à destination des occidentaux ?
Il ne résista pas quand on lui mit une tenue orange, sinistre réplique de celles de Guantanamo. Il était trop épuisé pour se battre, et puis, à quoi bon ? Seul, parmi ses ennemis, en un lieu inconnu, après qu'on l'eut changé tant de fois de prison, que pouvait-il espérer ? On le mena, enchaîné, jusqu'à un camion. Sous la garde de deux jeunes crétins analphabètes et puants, des parodies de soldats, on le mena sur des routes surchauffées, lors d'un trajet qui ne dura qu'une dizaine de minutes. Il voulait prier, mais dans sa tête repassait en boucle un vieux tube d'Iron Maiden qu'il avait adoré quand il était jeune, lors de ses études à Londres. A quoi ça lui avait servi, d'ailleurs, ces études ?
Le camion s'arrêta. "Wallah, wallah !" s'écrièrent les brutes, pourquoi étaient-ils pressés ? On le fit descendre sans ménagement, la route traversait un désert parfaitement lamentable. On avait aménagé la scène du supplice. Au moins, il n'y avait pas de cage. Deux abrutis à turbans s'occupaient d'un canon 1100D juché sur un trépied. Trois autres avaient installé un tapis persan d'origine chinoise, des bannières proclamant qu'il fallait châtier les infidèles, et cet affreux drapeau noir et blanc. Avec les quatre ahuris du camion, ça faisait neuf personnes. Trop pour qu'on s'échappe, pas assez pour qu'on se sente flatté. Son exécution serait minable.
On le poussa sur le tapis et le fit s'agenouiller. Le plus grand des enturbannés, qui devait être le chef, se mit derrière lui. Il s'enquit plusieurs fois de savoir si ça tournait, avec un drôle d'accent étranger, sans doute l'un de ces exaltés d'outre-mer venus combattre pour quelque absurde jihad dans le but de remplir un peu leur petite vie d'occidental vain. Il engueula les deux cameramen, il demanda si le son était bon. Puis il alluma son vieux poste à cassette, histoire d'entendre l'appel crachotant d'un muezzin des années 80. Il prit la pose, le doigt en l'air, comme pour doigter les anges, il demanda encore si ça tournait.
Et puis se lança dans son monologue sans queue ni tête, parlant de kafiri, de châtiment divin, de traîtres, de mécréants, le tout entrecoupé de ces formules automatiques qui tiennent lieu de pensée aux personnes religieuses.
Il sentit alors quelque chose de dur contre sa nuque. Le chef s'était arrêté. C'était bientôt fini. Oui, pourvu que ce soit bientôt fini.
Il y eut un grand bruit.
Il tomba vers l'avant, le nez sur le tapis.
Il y resta un petit moment.
Puis une main sur son épaule le fit se retourner.
Le chef le regardait en riant. Il enleva le turban qui lui cachait le visage, et là...
" Oh mais... Ça alors, vous êtes... Marcel Béliveau !
- Eh oui, Surprise sur prise !
- Oh ben alors, elle est bien bonne celle-là !
- Eh oui, vous étiez filmé pour la télévision.
- Ah ah ah ! C'est la meilleure. Vous m'avez bien eu, j'y ai complètement cru.
- C'est normal monsieur, on est des professionnels à Surprise sur prise ! Venez, levez-vous, mon assistante va s'occuper de vous pour la suite.
- Ah là là, j'étais super fan de votre émission quand j'étais jeune, vous savez ?
- Ah oui ?
- C'est marrant d'ailleurs, j'étais persuadé que vous étiez mort depuis des années.
- Mais je le suis, je le suis. "
Il se retourna soudain. Les deux cameramen regardaient les rushes. Deux autres jihadistes creusaient un trou. Les autres remballaient le matériel dans le camion. Sur le tapis, son cadavre se vidait encore de son sang.
" Surprise sur prise ! "
 
 
 
(Anonymous) on July 8th, 2015 07:22 am (UTC)
Donc, le paradis existe bel et bien. Curieux, je ne le voyais pas exactement comme cela. A moins que ce ne soit pas le paradis mais .......
(Anonymous) on July 8th, 2015 04:31 pm (UTC)
Excellent, tu m'as eu.
(Anonymous) on July 8th, 2015 08:11 pm (UTC)
Excellent.
On dirait une nouvelle d'ins/mv.