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La catin II - livre II - Chapitre 12

Chapitre 12. Prison casse



Les deux arsouilles de Condeezza lui obéissaient, bien que ce fut avec une visible réticence. C’étaient deux jeunes gens dotés par la nature d’un physique fort carré, qu’ils avaient entretenu avec soin en se livrant des années durant à toutes sortes de sports violents. L’un s’appelait Arcimboldo, il avait un visage rond et large, forme accentuée par sa chevelure coupée à ras. Avec son nez cassé et sa joue recousue, il avait une belle face de brute. Le second, un peu moins robuste, répondait au nom de Gaspard. Il avait l’air plus intelligent que son collègue, mais sans doute était-ce dû uniquement à son visage émacié et à son arcade sourcilière particulièrement proéminente, qui lui faisaient un regard enfoncé et fuyant. Il était tout aussi brun que l’autre, mais portait les cheveux longs. Ils étaient revêtus d’armures de guerre particulièrement imposantes, et armés de glaives et d’épées lourdes. Tous deux avaient l’air francs comme l’or de Pallangie*, gais comme des pinsons de Khitaï** et dotés chacun d’une âme de poète Tupaku***.
Condeezza avait revêtu un harnois d’écaille ayant un peu vécu, garni de belles épaulières. Elle s’était procuré un casque à la mode Bardite, très enveloppant et protégeant les joues et le nez, mais réduisant considérablement le champ de vision et l’audition, c’était sans doute pour ça qu’elle le portait à la ceinture. Elle avait aussi des cnémides de bronze, des gantelets ferrés, le tout par-dessus une combinaison de cuir assez épaisse. Pour tout arme, elle avait une belle épée bâtarde. Vertu estima que tout ça devait peser dans les cinquante livres, ce qui l’impressionna fort. Elle aurait juré être la plus robuste des deux, mais sa rivale était maintenant équipée comme un soldat, tandis qu’elle-même n’avait pas même un cure-pipe pour se défendre.
Ce qui la ramena fort à propos à la situation dans laquelle elle se trouvait. En sortant de la cellule, Vertu avisa les cadavres d’une belle quantité de gardes qui avaient trouvé le repos éternel, et fit mine d’en dépouiller un de son arme.
« Eh bien, que faites-vous là ? L’interrompit soudain Condeezza, sans doute inspirée par la pensée du philosophe Obvius****.
- Eh bien tu vois, je récupère une épée.
- Non mais vous vous méprenez, je crois, nous ne sommes pas venus vous délivrer, vous êtes toujours prisonniers, mais de moi.
- Ah pardon, j’avais une autre appréciation de la situation. Je pensais pourtant qu’il pourrait être judicieux que nous nous armions tous promptement.
- Et pourquoi donc devrais-je vous laisser agir de la sorte ? Me prenez-vous pour la dernière des sottes ?
- Pas du tout. Je me disais simplement qu’avec le boucan épouvantable que vous faites à vous trimballer dans une forteresse sous haute surveillance en armure lourde, ce qui est à peine plus discret que courir dans les couloirs en criant à tue-tête et en secouant des clochettes et des grelots, c’est bien le diable si on ne tombe pas sur trois cent cinquante gardes armés dès qu’on franchira cette porte, et dans cette optique, il serait peut-être judicieux que nous prenions par devers nous quelque moyen de nous défendre. Mais sans doute me fais-je des idées.
- Que nous prissions. Ça ne vous écorcherait pas la figure de faire la concordance des temps. »
Néanmoins, l’anecdote grammaticale cachait mal le fait que de toute évidence, Vertu avait mis le doigts sur les lacunes tactiques du plan d’évasion de Condeezza, lacunes que l’on pouvait résumer par cette simple formule : y’a pas de plan. A ce qu’il semblait, les trois sicaires s’étaient introduits dans la prison de violente façon, s’y étaient frayés un passage de la même façon en laissant derrière eux moult cadavres qu’ils ne s’étaient pas donnés la peine de dissimuler, et n’avaient pas la moindre notion de ce qu’il est souvent plus aisé d’entrer dans une prison que de la quitter.
Ils étaient dans un long couloir garni de portes de cellules des deux côtés, se terminant à une extrémité par la forte porte qu’ils avaient emprunté pour venir, dont les sbires de Condeezza avaient fait sauter les verrous, et qui à l’autre extrémité faisait un coude. Condeezza s’approcha aussi silencieusement que possible de la porte, l’entrouvrit, passa la tête par l’ouverture, et observa assez longuement la salle de garde qui se trouvait de l’autre côté.
« Votre estimation était erronée, madame. Ils ne sont que quatre-vingt, et non pas trois cent cinquante.
- Ah, bon, alors tout va bien, on n’est qu’à un contre huit.
- Faire de la pauvre ironie est facile, s’activer utilement l’est moins. Avez-vous quelque chose de constructif à dire ?
- Eh bien oui, il se trouve que par chance, vous avez devant vous une autorité reconnue dans l’art subtil et ancien de s’évader d’une prison, et si personne n’y voit d’inconvénient, je vais prendre les choses en main. »

Le prévôt Gustavo Prosciutto, qui dirigeait la prison, avait été tiré de son sommeil et était descendu en chemise de nuit pour prendre la direction des opérations. Devant la dangerosité des insurgés, qu’attestait de façon éloquente l’abondance des cadavres, il avait fait mander de toute urgence le secours de deux sections de milice municipale, à qui il avait donné les plus expresses consignes de prudence. Les gardes connaissaient l’endroit, et savaient donc pertinemment que la porte était le seul endroit par lequel les évadés étaient susceptibles de passer, aussi, bien que ses compétences tactiques fussent minces (pour tout dire, il avait été placé à ce poste pour sa piété et sa vertu morale plus que pour son aptitude à remplir un si délicat office), le prévôt avait-il décidé d’organiser ses troupes de façon tout à fait adéquate dans la grande salle des gardes, à savoir une vingtaine de piquiers agenouillés au premier rang, une quinzaine d’arbalétriers juchés sur les tables derrière, encore une autre quinzaine en derrière, le carreau encoché, prêts à prendre la place des premiers, et le reste en réserve, équipé de glaives courts et de grands boucliers ovales. Tous ces hommes étaient donc des professionnels relativement bien commandés, supérieurement équipés et largement plus nombreux que nos pauvres héros, dont les chances de réchapper de cette situation étaient donc fort modeste, d’autant que les Daglioliens ayant vu le sort de leurs camarades, ils étaient fort désireux d’en découdre et peu disposés à accorder quelque merci à leurs ennemis.
Une voix particulièrement grave et virile leur parvint alors au travers de la porte, qui disait :
« Plus un pas, marauds, ou nous exécutons les otages !
- Lé lachent ! Ils ont prit des otaje ! S’exclama le prévôt, qui maîtrisait parfaitement le « Nouveau Parler Qui Va Bien » édicté par Savanerole.
- Sé super méchant ! Lui répondit un de ses lieutenants avec dégoût.
- On peu faire kwa ?
- Tâchons de parlementer pour deviner leurs inten... J’veu dire : parlons avec eux comme sa on sora se kil veules.
- Je vais le fer. Ohé ! Kikoo ! Je suis le prévôt de la prison ! Sé mwa le chef ! LOL ! Keske vou vouler ? »
Les mutins restèrent cois quelques instants, puis la même voix que la première fois dit :
« On veut un fiacre avec deux chevaux frais devant l’entrée, et on n’hésitera pas à tuer les otages. Hein les otages ?
- Ah, pitié, faites ce qu’ils disent ! Firent des voix éplorées, parmi lesquelles se trouvaient celles de femmes.
- Oreur ! Fit le prévôt en apparté, ils ont atrapé des meufs ! Koman sa se fé, y’a pas de nanas ici normalemans ?
- Peut-être ke sé les cantinière, ou alor des filles k’ils ont ramasé expré pour dans la rue !
- On va voir. Eh, vous, on veut être sur que les otajes y sont bien traiter !
- Pitié, messires, ils sont brutaux avec nous, ils... arg...
- Ah, en voici un qui ne se plaindra plus ! Allez, bougez-vous, on va pas y passer la nuit !
- Sé tépouvantable, y z’égorges les otajes !
- Et n’essayez pas de nous embobiner, prévint l’invisible insurgé, ça ne prend pas avec nous, nous sommes des... Ah, attention, derrière vous, des gardes capturés se sont libérés de leurs liens et ont mis le feu à une vieille paillasse !
- Horreur, fit une autre voix de mutin, les voilà qui prennent les armes contre nous !
- Bling bling bling, firent alors des épées qui s’entrechoquaient.
- Vous l’aurez voulu, nous liquidons les otages !
- Argh !
- Non, pitié ! Yeahrgl...
- Bling bling.
- Malédiction, nous sommes perdus ! Ces maudits Daglioliens ont le dessus sur nous !
- Fuyons au fond du couloir, c’est notre seul espoir. »
Un des matons captifs ouvrit soudain la porte devant le prévôt médusé, et demanda d’une voix puissante :
« De l’aide ! Il y a des blessés ! »
Comme pour appuyer ses dires, deux autres gardiens sortirent, transportant un troisième gardien horriblement blessé. Une autre paire de rudes combattants sortit, portant elle aussi un camarade, et une troisième paire, tout aussi chargée d’un malheureux gémissant. Certains reconnurent les visages de ces pauvres diables comme ceux de leurs compagnons, horriblement déformés par la congestion et la souffrance, et se jurèrent à cette vue de faire subir mille tourments à ces espions sanguinaires. La quasi-totalité des hommes d’armes se ruèrent donc par la porte du couloir donnant sur les cellules, et bientôt, seul resta le prévôt et une demi-douzaine de soldats éberlués.
Qui le furent davantage lorsque les trois blessés déposés sur les tables se relevèrent frais comme des gardons, ôtant de leurs faces les masques sanglants empruntés à des cadavres. L’un des brancardiers, le plus costaud, bloqua la grande porte du couloir à l’aide d’un banc bloqué par une table. Pendant ce temps, ses compagnons, qui avaient eu le temps de se glisser parmi les véritables gardiens dispersés, les avaient saignés jusqu’au dernier, au cours d’une scène silencieuse et mortelle, exécutée avec un calme qui contrastait sinistrement avec la brutalité de l’acte. Seul restait le prévôt, qui ne comprit réellement le tout le sens de l’affaire que lorsque Vertu lui agita son épée sous le nez avant d’ôter son casque.
« Et en plus on a un vrai otage, c’est pas merveilleux ? »




* Cet or si particulier qui rouille quand on l’humecte et qui brûle en crépitant quand on le jette au feu.

** Le seul animal qui partage avec l’homme l’aptitude à se suicider

*** J’aborderai un peu plus tard dans le récit les merveilles de la civilisation Tupaku.

**** Caius Lucius Marcellus Obvius Olybrius, philosophe et moraliste Gorite (336-389), disciple de Platiton, auteur de pièces satyriques sans grand intérêt de son propre aveu, et de maximes fameuses, telles que « Si l’homme craint tant la mort, c’est parce qu’il apprécie de vivre ».
Tags: la catin de baentcher
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