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La catin II - livre II - Chapitre 14

Chapitre 14. La crypte



Vertu prouva à nouveau son métier en découvrant un passage secret dissimulé, si on pouvait dire, par un simple drap jeté sur la pierre d’autel. On avait voici peu descellé une dalle de marbre déposée sur le côté, et découvert ainsi un orifice carré assez large pour qu’un homme pas trop athlétique puisse l’emprunter. Il débouchait sur des échafaudages que l’on avait aménagés dans une salle exiguë et carrée qui sentait le vieux champignon sec et la poussière d’os. Des cercueils de pierre fracturés s’alignaient sur les quatre côtés de la pièce, fort peu ornementés, ce qui était pour le moins surprenant dans un temple de Hima.
Seul un béjaune singulièrement malvoyant aurait pu rater les multiples traces de pas dans la terre meuble, dont certaines étaient mystérieusement coupées par le bas de l’un des murs, qui du reste jointait mal laissaient siffler un courant d’air de tous les diables. Il fut plus difficile de trouver le levier actionnant cette porte si peu secrète, mais le mécanisme finit par jouer. Ils s’enfoncèrent à la queue leu leu dans un couloir en pente assez raide, attentifs aux bruits et indices. Tout ce qu’ils purent déterminer avec certitude, c’est que la décoration des parois était des plus sinistres, quoi que tout à fait superbement réalisée : les blocs de pierre étaient taillés de sorte à imiter l’entrelacs complexe d’un massif de ronces, si finement réalisé qu’à certains endroits, le relief en était effectivement piquant. Ils craignirent un instant que des pièges à fléchettes fussent dissimulés parmi ces motifs, mais découvrirent bientôt que si piège il y avait eu, cela faisait longtemps qu’il s’était déclenché ou avait été désactivé par les habitués des lieux.
Ils débouchèrent enfin sur un carrefour marqué par une rotonde surmontée d’un dôme relativement impressionnant, mais moins cependant que ce qu’il recélait : une statue de bronze de la déesse Nyshra, sous sa forme de démon serpentin à six bras portant chacun une arme.
« Tiens, ça me rappelle des souvenirs ! S’exclama Vertu.
- Horreur ! S’écria le docteur.
- Pouah ! Fit Condeezza. Que c’est laid !
- La dernière fois que j’ai croisé une statue de bronze de Nyshra dans les sous-sols d’un temple de Hima, elle s’est animée et nous a livré une rude bataille. Espérons que celle-ci est d’une autre espèce.
- Vraiment ? S’enquit Toudot. Nous ne sommes guère équipés pour affronter un golem, et nous n’avons pas le secours de la magie, je vous le rappelle.
- Eh, mais au fait, s’il n’y a pas de magie, les golems sont de toute façon inactifs !
- C’est vrai, acquiesça la Princesse.
- Bon, dit Vertu, quoi qu’il en soit, ne prenons pas de risque. A tout hasard, je vais tenter de l’apaiser en lui faisant une offrande de sang. »
Nul ne s’y opposa. Même si commercer avec la déesse de la Vengeance ne semblait pas nécessairement une excellente idée, la voleuse avait l’air de savoir ce qu’elle faisait. Cependant, c’est mue par une impulsion aussi irrépressible qu’inexplicable qu’elle sortit son poignard et s’entailla sans tressaillir la paume de la main gauche. Un mince filet de sang tomba alors sur le socle de la statue, qui n’eut aucune réaction notable. Vertu se banda la main d’un linge, et poursuivit.
« Bon, il y a trois chemins. Que disent les traces ?
- Les trois passages semblent également fréquentés, dit Ange.
- Dizzie, tu as des indications sur la localisation exacte de la tombe ?
- Hélas...
- On est beaux. Bon, je répugne généralement à prononcer ce genre de phrase qui n’annonce que des catastrophes, mais on devrait se séparer en trois groupes.
- Holà, minute ! S’insurgea Condeezza. Ne croyez pas que vous allez vous débarrasser de moi avec ce stratagème éculé. Là où vous irez, je vous suivrai.
- Nous serons donc dans le même groupe. J’espère que tu ne m’en voudras pas si je me fais accompagner de... euh... Tiens, Toudot, mon bon ami Toudot, mon robuste Toudot. On ne sait jamais quels périls sournois peuvent menacer une faible femme comme moi dans ces sombres souterrains.
- Dans ce cas, vous me comprendrez si j’invite monsieur Arcimboldo à nous suivre. Qui peut deviner, en effet, les sombres embûches qui nous attendent ?
- Bien sûr. On prendra la voie de droite. Il faut trois personnes pour la voie centrale, tenez, Ange, Corbin et la Princesse, et les trois autres prendront à gauche. Des objections ? »
Il n’y en eut pas, le plan en valait un autre.

Les trois groupes se séparèrent après avoir échangé quelques conseils de bon sens, des munitions et des adieux touchants. Ceux de Vertu s’enfoncèrent donc dans le couloir obscur, qui se mit bientôt à accuser une pente de plus prononcée. Puis, au moment où la progression devenait dangereuse, des marches firent leur apparition et ils purent descendre plus confortablement le long d’un escalier rectiligne.
« Ce qui est chiant avec les pentes, dit Arcimboldo, c’est que au retour, ça monte.
- Finement observé, mon ami, répondit Condeezza avec quelque gêne. Dites moi, Vertu, vous allez bien vite, ne craignez-vous donc pas les pièges ?
- Qu’est-ce qui te fait croire qu’il y a des pièges ?
- Je me suis dit que dans les temples secrets de divinités maléfiques, il peut y en avoir, et que cet escalier serait un lieu tout à fait idoine pour en disposer quelques-uns.
- Foutaise ! Répondit Vertu. Car si tu avais été plus attentive, tu auras remarqué que les marches de ce passage sont dépourvues de toute poussière, ce qui prouve qu’il est fréquenté régulièrement. A l’évidence, il serait malavisé de placer des pièges dans un tel lieu, car cela serait particulièrement propice aux accidents. Les gens sont d’une étourderie...
- Donc, cette marche là, un peu plus loin, qui a l’air branlante et pas vraiment raccord avec le reste de l’escalier, ça ne peut pas être un mécanisme déclencheur, selon vous.
- Peut-être que si, c’en est un, je dis seulement que le piège qu’il déclenche a été désactivé depuis longtemps.
- Vous êtes bien affirmative.
- C’est la logique même, voyons. Tenez, pour vous le prouver, je vais faire l’essai, vous voyez, je pose le pied, je marche, je saute, et il ne se AAAAAAHHHH... »
Les marches de l’escalier se replièrent d’un seul coup, et des ruisseaux d’un sable très fin se mirent à cascader depuis des fentes discrètes dans le plafond, transformant le sol en une cataracte sèche où il était particulièrement difficile de se tenir debout. Nos pauvres héros, tout d’abord surpris par leur chute, parvinrent tous à se mettre sur le dos et à adopter une attitude qui leur permettait d’apprécier la dangereuse vitesse qui était la leur. Il était déjà trop tard pour s’arrêter, et du reste, l’architecte n’avait laissé aucune aspérité digne d’être signalée. Le piège était imparable, aussi se résolurent-ils à choir jusqu’à ce qu’un relief quelconque les arrête, en agrémentant leur descente de hurlements de bon aloi. Mais Vertu, qui avait quelque expérience de ces choses, fut soudain prise d’un horrible pressentiment. Elle jeta devant elle sa torche, qu’elle avait pris soin de garder par devers elle, et entr’aperçut fugitivement un rectangle de noirceur se dessinant devant elle, parcouru d’éclats métalliques tout à fait sinistres. Elle n’eut que quelques fractions de seconde pour prévenir ses compagnons en ces termes brefs mais éloquents :
« Trappe ! Pieux ! Sautez ! »
Et c’est ainsi que, tels Lara Croft dans le temple de X’ian, nos amis donnèrent vigoureusement, l’un après l’autre, de la fesse et de la cuisse pour franchir un obstacle dont ils ignoraient la largeur et la profondeur, ainsi que ce qu’il y avait derrière.
Mais malgré le caractère hasardeux de la manœuvre, le fait que nos quatre protagonistes fussent des sportifs aguerris, associée avec la puissance de l’instinct de conservation, leur permit de franchir le piège avec succès, si tant est que l’on puisse qualifier de succès leur atterrissage pour le moins cacophonique et douloureux sur le rude sol de marbre d’une vaste chambre de prière.
« Ah, dit Toudot, quelle aventure !
- Heureusement, on s’en tire bien, approuva Arcimboldo sans grande utilité.
- Le sort nous a été propice, constata Condeezza.
- Le sort n’est en rien dans l’heureux dénouement de cette chute, nous fûmes habiles, voilà tout.
- Pas tant que ça, dit Savanerole. Gardes, saisissez-vous d’eux ! »
Ah oui, j’ai oublié de vous dire, il y avait aussi dans la salle de prière, Savanerole et une dizaine de gros bras. Suis-je distrait, tout de même.

Ce n’était pas par hasard que Vertu avait confié Ange et Corbin à la Princesse Quenessy, qui s’était révélée dotée d’un indéniable bon sens et d’une certaine poigne, qualités qui faisaient défaut aux deux voleurs. En contrepartie, ceux-ci jouissaient dans les matières dérobatoires d’une expérience dont la jeune aristocrate était totalement dépourvue.
« Par ma barbe, fit Corbin (dont le bouc était pourtant sans grand rapport avec les florissantes pilosités faciales des nains), cet escalier ne me dit rien qui vaille !
- Tu as vu, dit ange, ces fentes un peu trop larges pour être dues à de mauvais joints ?
- Je vois le déclencheur d’ici. Si nous ne sommes pas devant un Toboggan Sablonneux de Sacripouille Perce-Tripe, je veux bien être empalé sur les pieux qu’il y a au fond.
- C’est quoi ? Demanda Quenessy.
- Un piège bien grossier, seul un très médiocre voleur s’y laisserait prendre. Tu vois la septième dalle, là ? Surtout, il ne faut pas marcher dessus. »
Instruite de cet utile conseil, la princesse prit bien garde à sauter la mortelle marche, et ainsi ils parvinrent sans encombre jusqu’au bas de l’escalier. Là, ils s’arrêtèrent, et prêtèrent attention à une sombre mélopée psalmodiée par des gorges humaines en une langue qui ne l’était pas, une atroce prière qui résonnait telle un blasphème en ce lieu pourtant voué au mal. Ils éteignirent leurs torches, car le couloir était éclairé par la lumière filtrant de la pièce qui se trouvait une dizaine de pas devant eux. Ange, en silence, désigna alors un escalier dérobé qui montait de derrière une demi-colonne, un escalier si étroit qu’un homme de corpulence moyenne devait se mettre de côté pour le gravir, et si raide que les marches étaient deux fois plus hautes que larges. La dague au poing, silencieux comme des greffiers en chasse, ils s’enfoncèrent à tâtons dans le passage.
Ils débouchèrent enfin sur une corniche circulaire qui faisait tout le tour d’une salle plus haute que large, d’où émanaient les incantations. Sur ce balcon depuis lequel, sans doute, de riches notables adeptes de Nyshra avaient jadis assisté aux sacrifices donnés en contrebas par des prêtres maudits de la déesse de la vengeance, patrouillait un garde municipal fort distrait, un malabar qui jetait parfois un œil désapprobateur en contrebas. Nos compères savaient que faire dans une telle situation, Corbin se chargea de la besogne dans la plus grande discrétion. La place était maintenant libre. Ils se glissèrent à quatre pattes jusqu’à l’ombre jetée par une colonne contre le mur, et Ange se releva pour apprécier la situation.
Devant l’effigie de Nyshra, une statue de pierre dont le style archaïque disait l’ancienneté, si grande que sa tête dépassait le niveau de leur balustrade, on avait tracé un complexe cercle d’invocation luisant de magie bleutée, auquel étaient rattaché cinq cercles satellites. Cinq sorciers pratiquaient un rituel abominable, pour lequel on avait sacrifié un enfant, le malheureux gisait dans son sang au milieu de ce révulsant sabbat. A la périphérie de la salle, trois gardes municipaux, impassibles, ne semblaient pas le moins du monde disposés à faire cesser de telles abominations.
« C’est ignoble, s’insurgea Quenessy, tremblante, c’est ignoble ce qu’ils font.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Ils évoquent une peste, une peste abominable et démoniaque qui s’abattra sur les nations Balnaises. J’avais entendu parler de tels sortilèges, mais je ne pensais pas être un jour témoin de ce genre de vilénie. Voici donc la sinistre besogne pour laquelle ces nécromants ont été stipendiés ! Peu leur importe que meurent des milliers d’innocents, que tombent des cités entières. Tout ce qui les intéresse, c’est la récompense qu’on leur a promise. C’est abject.
- Ne peut-on pas les empêcher ?
- Ils ont l’avantage. Ils ont trois guerriers avec eux, et nous, on n’en a aucun. En outre, ils ont manifestement trouvé un moyen de rompre localement le champ d’anti-magie, ce qui fait qu’ils peuvent employer la sorcellerie contre nous, tandis que moi, qui n’ai de toute façon pas leur niveau, je serai impuissante. Vertu serait là, elle pourrait en dégommer quelques uns avec son arc, mais nos pauvres ressources...
- Nos pauvres ressources ? »
Quenessy observa avec attention la configuration des lieux. Puis se tourna vers Corbin :
« Quand tu dis que tu soulèves cent soixante pesons au squat, c’est du flan ou c’est vrai ? »

C’était un curieux équipage que celui formé du vieux docteur Venarius, de Gaspard, l’autre sbire de Condeezza, et de Dizuiteurtrente, l’ex-stagiaire. Certes, on n’eut pas donné cher de leurs chances dans une telle aventure. Bien qu’ils ignorassent tout des capacités martiales de Gaspard, force fut à nos amis de constater que pour un sbire, il était particulièrement bavard.
« ...dans l’armée du prince Velisanto, comme écuyer bien sûr, à mon jeune âge, je ne pouvais pas faire grand-chose d’autre que polir les heaumes et bouchonner les chevaux. Au fait, savez-vous seulement pourquoi les heaumes bardites ont une grande crinière sur le dessus ? Eh bien c’est fort simple – oh, attention à la dalle piégée – c’est fort simple, disais-je, c’est parce que les citoyens de ces contrées sont appelés dans l’armée à tous âges, et si certains sont jeunes et robustes, d’autres ont passé l’âge de porter les armes, et ont bien souvent perdu leurs cheveux, c’est ainsi. Donc, pour éviter que l’ennemi ne devine qui est chevelu et qui cacochyme, tous portent un casque bien poilu. »
- Fascinant, dit Venarius en examinant la population des lichens cavernicoles qui colonisaient l’escalier.
- Tout à fait, poursuivit Dizuiteurtrente, mais nous serions bien inspirés de faire silence. Je crois ouïr au loin quelque bruissement de machine. »
En fait de bruissement, c’était une cacophonie assez considérable, qui expliquait du reste que malgré leur approche peu furtive, ni le garde, ni le sorcier qu’il était sensé protéger ne les aient entendus approcher. Le sorcier en question était un grand gaillard qui respirait la robustesse et la santé, ce qui était plutôt rare pour un albinos. Vêtu d’une combinaison de cuir près du corps, à la manière de certains voleurs, recouverte d’une grande cape pourpre qui sentait l’artefact magique de grand prix à cent pas, il faisait l’effet d’un homme d’action et d’un nécromant compétent, et sûrement pas d’un béjaune. Pour le moment, il observait avec inquiétude une machinerie magique des plus singulières, un grand demi-cylindre couché le long d’une pièce à peine assez grande pour le contenir, surmonté de cadrans de cuivre, de manettes et de leviers, ainsi que d’une rangée d’antennes métalliques crépitant d’éclairs. Des tuyaux arrangés en circonvolutions traînaient un peu partout par terre, laissant échapper des bouffées de vapeurs colorées.
« Que Hazam m’illumine, dit alors le docteur, et si c’était là le dispositif antimagique ?
- Quoi, cette chose ? Mais alors, si nous la brisions...
- Nous accomplirions sans coup férir la mission qui nous a été confiée par la cité de Schizietta ! A nous l’honneur et les richesses !
- Ils ne sont que deux, dit Gaspard, c’est jouable. J’ai déjà fait ce genre de choses, il faut s’en prendre au guerrier d’abord, et une fois neutralisé, le mage est sans défenses.
- Que de violence, que de violence...
- Eh, c’est un peu ça le principe de la guerre, docteur. »
Tags: la catin de baentcher
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