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La catin II - livre II - Chapitre 15

Chapitre 15. De furieux combats



Physiquement, Savanerole avait la tête de l’emploi, c’était un petit bonhomme voûté et chauve, au nez crochu et aux yeux enfoncés, prématurément vieilli par les contrariétés de la vie, aggravées par son caractère aigre. Il était revêtu d’une simple robe sacerdotale noire brodée de motifs argentés, un habit usé qui datait sans doute de bien avant sa prise de pouvoir. Que fabriquait-il dans cette salle monumentale et sinistre, autour de ce puits sans fond encadré de hautes et larges colonnes figurant des arbres horriblement contournés ? Il valait mieux l’ignorer, sans doute, et nos quatre compères ne cherchèrent pas à le savoir.
« Gardes, tuez-les, et ramenez-les vivants !
- Euh... répondit celui qui devait être leur lieutenant.
- Faites au mieux, débrouillez-vous... »
Nos amis avaient mis à profit le répit pour se remettre sur leurs pieds et dégainer leurs armes, Condeezza, Toudot et Arcimboldo formant sans qu’ils eussent besoin de se concerter un périmètre hémicirculaire autour de Vertu, qui tira son arc, et bientôt sa première flèche. Le gargouillis d’un combattant s’effondrant, une flèche dépassant de sous son casque, rappela soudainement aux municipaux que malgré l’avantage numérique, il ne s’agissait pas d’une plaisanterie. Ils se mirent rapidement en formation, et constituèrent deux rangs de quatre, à l’abri de leurs boucliers. Le mur de soldats avança alors d’un bon pas, jusqu’à arriver au contact des adversaires, et sans doute eussent-ils été efficaces s’ils avaient pris avec eux des lances pour former une phalange digne de ce nom, mais comme on les avaient prévenus qu’ils devraient garder un souterrain, ils n’avaient pris que des glaives courts, impropres à ce genre de combat rangé. Nos amis, pour leur part, étaient bien trop aguerris pour s’arrêter à l’aspect menaçant de la formation et avaient bien saisi sa faiblesse. Lorsque Toudot cria l’hallali, ils se lancèrent à l’assaut comme un seul homme, inspirés par l’ivresse du combat, l’honneur, le courage et le fait que de toute façon, la retraite leur était coupée.
Vertu vit alors flamboyer l’arme de Condeezza, et comprit d’où sa rivale tenait sa force : la grande épée bâtarde était enchantée, une arme d’exception qui sans doute lui conférait vigueur et assurance. Pour ce qui était de la rage de vaincre, en revanche, la noire catin ne comptait que sur ses ressources propres, qui étaient bien suffisantes. Arcimboldo, pour sa part, démontra une maîtrise des armes égale à celle de Toudot, assortie d’une force physique herculéenne. C’était un spectacle hypnotisant que de voir cet athlète faucher les bras et les têtes avec l’ardeur d’un bûcheron. Toudot, plus élégant, fit des prodiges de souplesse, sautant et virevoltant autour de ses ennemis qui n’en pouvaient soutenir la cadence, finissant par plonger sa lame dans le corps d’un garde d’une botte hardie et bien huilée. Dès que la formation fut rompue, ce fut Vertu qui entra dans la danse, profitant des ouvertures que lui laissaient ses compagnons pour saper encore la résistance des municipaux, qui bientôt se retrouvèrent exterminés, sans avoir cependant jamais reculé ni cédé à la panique. Exténués par ce brutal assaut, nos compagnons en sueur considéraient maintenant Savanerole, le maître de Daglioli, espérant lire sur son visage la terreur que saisit les hommes mauvais lorsqu’ils s’aperçoivent qu’inéluctable, la justice divine s’apprête à les rattraper.
Tout ce qu’ils virent, c’est qu’un prêtre maléfique leur lançait un sortilège.
Vertu encocha une flèche en catastrophe, Toudot se jeta en avant pour embrocher le vieillard, Arcimboldo pour sa part s’apprêta à jeter sa lourde épée à plus de dix pas à la manière d’un javelot pour faire de même, et Condeezza plongea sa main sous sa cuirasse pour y chercher quelque chose.
Il y eut une explosion silencieuse de lumière, suivie d’une explosion silencieuse de noirceur absolue. Une douleur fulgurante crucifia les quatre aventuriers, une douleur si pure que leurs esprits s’y fermèrent instantanément, les faisant sombrer dans un profond sommeil. Ils s’effondrèrent, blêmes, dans la poussière millénaire du temple de Nyshra, tandis que résonnait le rire fou de Savanerole.
« Nul n’égale la puissance de Myrna, chiens d’infidèles ! Vous avez osé défier sa toute-puissance, maintenant il est temps de périr !
- Qu’est-ce que Myrna, vieil homme ?
- Quoi ?
- Et qu’es-tu, pauvre fou, face à la colère de mon maître ? »
Condeezza venait de se relever, titubante. Elle subissait encore les lancinantes fulgurances du sortilèges de Savanerole, mais celui-ci s’estompait, et peu à peu, elle reprenait le contrôle de ses nerfs. Elle avança, et brandit devant elle une amulette.
« Vois, imbécile, ceci est le symbole de mon maître, le reconnais-tu ? Reconnais-tu le Noir Serpent ?
- Non, c’est impossible ! Nul ne peut résister à l’Explosion des Tourments !
- Il n’a pas toléré que sa servante soit terrassée par une si vile magie, et m’a protégé de ton influence.
- Naong, geignit le prêtre en reculant, Naong le serpent !
- C’est lui, pauvre fou et tu vas subir sa colère.
- Non ! »
Il lança un nouveau sortilège contre Condeezza, trois sphères vaporeuses de ténèbres qui convergèrent vers elle. Elle trébucha, toucha la terre du front, puis se releva, s’appuyant sur son épée, le symbole de son dieu toujours présent dans sa main crispée.
« Qui crois-tu avoir en face de toi ? Une pauvre sotte comme cette petite imbécile ? Croyais-tu que j’allais m’avachir dans mon vomi après une si piètre attaque ?
- C’est impossible, hurla Savanerole tout en reculant, les Orbes de Yugh auraient dû te terrasser !
- Naong t’a jugé, et t’a condamné. Que l’ordre soit restauré.
- Non, c’est un blasphème, c’est de la folie... »
Soudain, Savanerole regarda derrière lui, et vit qu’il avait reculé jusqu’au bord du précipice. Il se retourna, et vit que Condeezza, implacable, s’était approchée jusqu’à pouvoir le toucher.
« J’aurais pas dû dire ça, hein ? »
Un sinistre sourire se peignit sur la face douloureuse de la Reine Noire. Elle eut le bon goût de se garder de tout commentaire quand elle le projeta dans le vide d’un bon coup de pied dans la poitrine.

Corbin n’était pas seulement musclé, il était aussi fort souple, car comme tous les culturistes sachant un peu leur sport, il pratiquait assidûment les assouplissements après la séance, et ce d’autant plus que ça lui était utile dans sa vie professionnelle. C’est ainsi que, sans faire de bruit, il se coula entre la balustrade et la tête de la statue de Nyshra, profitant de ce qu’en bas, l’invocation gagnait en intensité et captivait l’attention des séides de Savanerole. Il cala son dos contre une colonne de pierre, protégé par un linge replié formant coussin, choisit avec soin la position de ses pieds afin d’utiliser au mieux ses mollets, et songea longuement à l’effort qu’il allait fournir. Il se concentra sur ses muscles, sur chacun de leurs faisceaux, sur chaque nerf et sur chaque veine courant à leurs surface, il s’attacha à en ressentir les tressaillements inconscients, les faiblesses muettes, anticipa les blessures qui pourraient l’empêcher de mener à bien la tâche qu’il s’était donnée.
Puis, il sut qu’il était prêt. Il posa ses mains sur ses genoux, prit une grande respiration avant de bloquer ses poumons, de contracter ses lombaires et ses abdominaux, et là, il poussa, réellement, de toutes ses forces. Un léger craquement s’était-il fait entendre ? Ou bien étaient-ce ses vertèbres ? Il ne prêta aucune attention à cette souffrance qui l’envahissait, à cette pression qui l’écrasait, le tassait comme s’il était à l’intérieur d’un œuf. Tout à son effort, il accueillit avec gratitude le feu qui rongeait ses cuisses et aurait fait hurler de douleur tout autre que lui, il poussa comme si c’était la dernière chose qu’il devait faire de sa vie, il poussa tant et si bien que la tête monstrueuse bascula d’un pouce vers l’avant.
Mais c’en était trop. En sueur, arrivé aux limites de ses forces, il sentit que ses muscles allaient le trahir, il sentit avec certitude que cette fois, c’était trop pour lui. Au prix d’efforts désespérés, il ne pouvait plus qu’empêcher la tête monstrueuse de revenir. Quoi, c’était donc pour ça qu’il s’était entraîné si durement toutes ces années durant ? C’était pour ça qu’il avait tant souffert dans la moiteur des palestres de Baentcher, c’était pour ça qu’il s’était levé aux aurores tous les jours depuis plus de jours qu’il ne pouvait compter ? La honte s’abattit brutalement sur Corbin, la honte, la rage, le sentiment d’impuissance et d’injustice.
Mais soudain, alors qu’il se voyait perdu, il sentit un courage nouveau l’envahir. Comment était-ce possible ? Jamais il n’avait connu une telle expérience, jamais au cours de toutes ces années il n’avait senti ses forces lui revenir aussi vite, et pourtant c’était le cas. Etait-ce un rêve, ou bien y avait-il auprès de lui une présence, tout à la fois délicate et redoutable, qui insufflait dans son oreille des paroles d’encouragement ? Oui, il fallait les châtier, oui, ils devaient payer pour ce qu’ils avaient osé commettre dans ce sanctuaire. Ils allaient payer, ici et maintenant. Et lui, Corbin, compagnon-voleur de Baentcher, serait l’instrument de cette terrible vengeance.
Il ne sentait plus rien maintenant, si ce n’est que ses jambes s’étaient muées en irrésistibles pistons dont la puissance croissait à chaque seconde. La tête de la statue reprit sa course vers l’avant, un pouce, puis deux... non, ce n’était pas seulement la tête, c’était toute la monumentale statue qui basculait sur son socle ! Des filets de poussières commencèrent à s’écouler le long des multiples bras de la déesse, des pierres se détachèrent et s’écrasèrent devant le pentagramme, attirant l’attention des gardes. Que se passait-il ? Ils virent, héberlués, la statue tressaillir, tanguer. Ceux qui avaient de la religion tombèrent en prière, implorant miséricorde, les autres ne comprirent que trop tard ce qui arrivait. Dans un ultime effort, arrivé au pinacle de sa force physique, Corbin repoussa complètement la statue qui s’effondra de tout son long sur le cercle d’invocation. Les sorciers, que tout ceci n’avait pas réussi à déranger dans leur concentration extrême, n’eurent que le temps de se retourner et de pousser des cris inarticulés tandis que la déesse abattait sur eux ses poings vengeurs.
Puis, le silence retomba, tandis que les volutes de poussière s’apaisaient. La princesse s’approcha de Corbin, blafard et essoufflé, mais plus heureux qu’il ne l’avait jamais été, et le félicita en ces termes :
« Alors là, je dis : chapeau Arnold !
- Allons voir s’il y a des survivants, dit Ange. »
Et il joignit le geste à la parole, suivi de la Princesse. Le pentagramme était intact, et Quenessy comprit avec ravissement l’origine de ses maux de tête.
« C’est incroyable, lorsque je suis dans ce cercle, mes pouvoirs magiques sont intacts, mais dès que j’en sors, je suis dans la zone d’anti-magie. C’est pour cette raison que j’étais en si piteux état depuis que nous sommes arrivés ici.
- Fantastique, fantastique. Et qui étaient ces gens ?
- Des sorciers imprudents. Il est des forces avec lesquelles il vaut mieux ne pas jouer, sans quoi on se retrouve... on se re... Tiens, il y en a un qui bouge encore, là ! »
Effectivement, l’un des cinq sorciers sortit apparemment indemne de sous un poing géant qui s’était abattu sur lui. Il faut dire qu’il était d’assez petite taille et très fluet. Il épousseta sa robe d’invocation, par ailleurs assez négligée, s’ébroua jusqu’à faire apparaître une vilaine chevelure rousse, et toussa bruyamment. Puis, seulement, il s’aperçu de la présence de nos héros, et prit un air vaguement ennuyé.
« Prépare-toi à rejoindre tes amis, nécromant, dit alors Ange en agitant sa dague.
- Mes amis ? Ah, eux ! Non mais en fait, j’ai rien à voir avec ces gens moi.
- Tu ne pratiquais pas quelque sombre rituel avec eux dans le but de répandre quelque peste galopante sur le monde civilisé ? Demanda Quenessy, désireuse d’en découdre.
- C’est un peu vrai. Maintenant, il faut voir les choses calmement. Si on se bat, vous allez probablement me vaincre, mais vu que je suis sorcière, il y en a au moins un d’entre vous qui va finir dans un drôle d’état. Ce serait bête de se chamailler alors que dans le fond, rien ne nous oppose.
- Comment ça, rien ? Tu ne travailles pas pour Savanerole ?
- Techniquement si, mais vous savez, moi, je suis une mercenaire, je fais la magie pour qui me paye. Il se trouve que j’ai été payée pour lancer un sort qui nécessite d’être à cinq. Les quatre autres sont morts, ben, faut voir les choses en face, c’est cramé, je m’estime donc à bon droit dégagée de mes engagements, et j’ai bien l’intention de fuir cette ville maudite aussi vite que possible.
- Quelle vilénie !
- Vous n’êtes pas mercenaires vous ?
- Euh, c’est pas la question. »
Les arguments de la sorcière se tenaient. Ils restèrent un petit moment à se toiser.
« Eh ben quoi, file !
- C'est-à-dire que puisque mes regrettés camarades ont trouvé ici leur trépas, j’aurais aimé me recueillir quelques temps sur leurs dépouilles, et leur rendre l’hommage traditionnel des aventuriers.
- Elle veut fouiller leurs cadavres, traduisit Ange.
- Je vois que monsieur est un homme d’expérience.
- Assez pour savoir compter. Il y a quatre cadavres de sorciers, et justement, ça tombe bien, on est quatre !
- Ah, quelle joie de travailler enfin avec des gens un peu dégourdis de la cervelle ! »

Thomar de Ghorlenz n’avait pas vécu jusque là sans développer quelque aptitude à la survie. Des aptitudes qu’il avait entraînées avec soin à la manière d’un combattant répétant mille fois la même passe jusqu’à ce qu’elle fut parfaite, rapide et précise. La seule différence était qu’en guise d’armes, il n’avait que ses sortilèges pour se défendre. C’était bien suffisant, de l’avis général. Lorsqu’il entrevit du coin de l’œil les formes furtives de trois voleurs se faufilant dans la pièce, son esprit acéré assembla les runes, les airs mystiques et les symboles de force, et lorsqu’il se retourna, il brandit devant lui sa main droite, pointant son index et son auriculaire, et lança une fulgurante conjuration de pétrification. Ses trois cibles se retrouvèrent immédiatement figées dans leur posture, le docteur brandissant assez inutilement sa torche, Gaspard s’apprêtant à frapper de taille, et le garde municipal montant au contact, bouclier en avant.
Tiens, le garde...
Il y avait trois intrus non ?
Mais alors, il en manquait un !
Thomar se retourna aussi vite que s’il avait entendu un crotale jouer de la sonnette devant lui, il se retourna juste assez vite pour déjouer l’attaque sournoise d’un jeune voleur rouquin d’assez petite taille qui s’était faufilé dans son dos. Il invoqua à toute vitesse un simple bouclier matériel pour contrer la dague de son ennemi, un bouclier incomplet qui ne couvrait que son torse et son visage. L’arme de Dizuiteurtrente s’enfonça avec peine dans le sortilège, et y resta coincée bien inutilement. Les deux hommes se dévisagèrent l’espace d’une demi-seconde, ne sachant quel parti prendre.
Puis, se souvenant peut-être des leçons de Vertu, le jeune voleur se jeta à terre et lança son pied dans les génitoires de Thomar, qui du coup perdit sa concentration et se recroquevilla en arrière en poussant un petit cri pas forcément très viril. Tout sorcier qu’il était, il n’en était pas moins un homme ! Dizuiteurtrente reprit sa dague au vol avant qu’elle ne touche le sol et repartit à l’assaut de la manière la plus frontale. Thomar, qui n’avait plus guère les moyens de se concentrer sur un sortilège de défense, parvint toutefois à se protéger en s’enveloppant dans sa cape magique, qui lui conférait en outre le don d’invisibilité. Il disparut aux yeux de notre héros, qui se retrouva seul dans la pièce.
Il devait agir rapidement, car dans quelques secondes, le redoutable sorcier recouvrerait ses moyens et ne ferait qu’une bouchée de lui. Il était là, quelque part, à attendre en silence d’avoir récupéré. Il pourrait bien sûr fendre l’air en vains moulinets, mais ce serait une perte de temps, et les veines qui battaient à tout rompre dans ses oreilles l’empêchaient de prêter attention aux bruits de pas.
L’idée lui vint d’un seul coup. Pour que le sorcier cesse d’être une menace pour lui, il était inutile de le tuer, il suffisait de s’arranger pour qu’il n’aie plus aucune raison de rester dans les parages. Et que protégeait-il, ce sorcier ?
Dizuiteurtrente se rua sur la lourde torche du docteur Venarius, et l’abattit sur les délicats rouages de la machine infernale qui crépitait derrière lui. Il brisa les antennes, donna de furieux coups de pieds dans les tubulures magiques et défonça les panneaux, avant de jeter la torche à l’intérieur de l’engin, qui rendit l’âme. Puis, son saccage accompli, il resta campé au milieu du champ de ruines, haletant, un air de défi sur le visage.
Et au bout d’un moment, il crut entendre de discrets bruits de pas qui s’éloignaient, lourd de regrets.
Tags: la catin de baentcher
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